Souvenirs d’enfance 23 – l’adolescence 7

L’année de la Terminale fut la plus belle de ma scolarité depuis l’école primaire. L’ambiance de la classe était studieuse mais chaleureuse. Notre professeur de Lettres classiques était un monument d’érudition et avait la pédagogie dans le sang; Elle n’imposait jamais le travail et nous étions libres de traduire autant de textes latins que nous voulions pour le cours suivant. C’était une émulation et une surenchère à chaque cours et nous avons fini l’année en lisant Ciceron dans le texte. Le Professeur de Philosophie prêchait un marxisme pur et dur. En ces temps troublés, ces théories avaient beaucoup de succès et il se garda bien d’arriver à la fin du programme pour n’avoir pas à aborder le fait religieux. Les plus animés étaient les cours d’histoire. Il y avait d’un côté les élèves qui étaient convaincus de l’hônneteté de la Presse et ceux qui mettaient en doute les informations. les empoignades étaient fréquentes.   Les disciplines scientifiques me plaisaient beaucoup moins.. Je me concentrais sur les langues latines et sur les civilisations, sachant que, par le jeu des coefficients, je pouvais réussir le Bac en ignorant les mathématiques. . Une jeune femme, maître de conférence à la Sorbonne, nous dispensait les cours d’espagnol et cette langue me parut soudain limpide . Je comprenais tout. Il avait suffi que la Prof nous apprenne à écouter la musique et le rythme des phrases. Le petit groupe des héllénistes m’avait pleinement adoptée et m’entrainait dans sa soif d’apprendre. Je n’étais pas une élève brillante, mais je me tenais dans la bonne moyenne. J’étais la plus jeune de ma classe.
Les évènements de 1968 battaient leur plein et il y avait des mouvements de grève parmi les élèves. Toutefois la Terminale A1 était présente en cours. Je retrouvais mon Prince à l’extérieur de l’établissement car Il était dans une autre classe. Grâce à lui, je vivais un rêve. On n’oublie pas son premier amour, surtout lorsqu’il a été aussi intense. Il fallait se cacher des Parents et c’était difficile car ils étaient connus dans la Ville et avaient leurs filières de renseignements. On a beaucoup évoqué la liberté de moeurs engendrée par Mai ’68,. mais ce qui se passait à Paris n’atteignait que difficilement la province. L’éducation des jeunes gens que nous étions était rigide et répressive et nous étions bien loin de laisser libre cours à notre libido. Bien sûr, il nous arrivait d’échanger des caresses plus intimes sous les portes cochères et bien sûr, il y a eu ce couple de copains de classe qui avait fugué en Angleterre quelques mois avant le Bac. Mais nous nous cachions et nous étions tous désolés à l’idée que nos camarades pouvaient échouer à l’examen et gâcher leur avenir. Pas question pour les filles de prendre la pilule, car il fallait obtenir l’autorisation des parents, que nous n’aurions pas eue . Nous limitions donc les frasques. Le meilleur endroit pour se retrouver l’hiver était la salle de cinéma. Sur les conseils de la professeur de Lettres classiques, j’avais demandé à ma mère d’aller voir un tout nouveau film qui venait de sortir, « Helga ». Pour la première fois, le cinéma dévoilait un accouchement et notre professeur avait jugé que nous avions l’âge d’affronter les réalités de la vie. L’autorisation me fut refusée sous le prétexte fallacieux que je devais m’ occuper uniquement de mes études et que » j’avais bien le temps de connaître ça ! » .

Il y avait une véritable solidarité entre tous les élèves et, à la fin de l’année, nous sommes allés tous ensemble au théâtre la veille du Bac, pour mieux affronter les oraux .Les épreuves se passaient à Arras. Mes parents m’accompagnaient. en voiture. Nous étions arrivés sur place la veille et nous avons dormi à l’hôtel. Enfin!…plus exactement, j’aurais aimé dormir ; mais ma mère , angoissée ,ouvrait la porte de ma chambre tous les quarts d’heure pour voir si je dormais et m’empêchait ainsi de fermer l’oeil. Le lendemain au petit-déjeûner, elle se mit en tête de m’empêcher de manger mon croissant, sous prétexte que la digestion pouvait m’empêcher de réfléchir  et, qui plus est, elle passa la matinée dans le couloir du lycée d’Arras et regardait par la fenêtre de la salle si je sèchais lamentablement ou si j’avais le sourire. Il fallait des nerfs d’acier pour supporter un tel stress !

Mon Prince Charmant était aussi inquiet que moi à l’approche de l’examen, car il redoublait sa classe. Tout au long de l’année, sa silhouette s’était détachée en haut de la colline qui faisait face à notre cuisine. Il faisait les cent pas en espérant m’apercevoir en contrebas , tandis que j’aidais ma mère en essuyant la vaisselle. Ma mère était très agacée par ce manège. Elle le comparait  à un Muscadin et c’est vrai qu’il en avait le profil et la silhouette élégante.; Ses cheveux noirs bouclés , qu’il laissait un peu longs selon la mode du moment, étaient superbes. Il était fin et racé et sa beauté n’avait d’égal que sa gentillesse. Après les cours, il m’accompagnait le soir au Conservatoire et nous nous embrassions longuement sous la vieille porte des remparts, indifférents aux passants qui nous croisaient.

. La nouvelle Proviseur ne voyait pas d’un bon oeil ces amours de jeunesse. C’était une dame célibataire et rigide qui connaissait mon goût pour la musique classique et m’avait offert les Danses Hongroises de Brahms lors d’une visite chez mes parents. Elle pensait que j’étais trop jeune pour m’engager et faisait pression, dès qu’elle pouvait, pour que je mette un terme à cette relation. Je n’avais que l’embarras du choix, car ma mère, avait décidé d’inviter dans ses salons tous les jeunes officiers de marine, célibataires . Ma soeur et moi étions priées d’être présentes aux réceptions. C’était plus que ne pouvait supporter Marie-Claude qui, en sa qualité d’aînée, devait se marier la première, ainsi en avait décidé notre mère…Un jour, Bruno m’offrit une bague en argent rhodié sur laquelle un brillant de cristal scintillait., qui fit sensation auprès de mes camarades de classe. Nous pensions nous marier dès que nous aurions fini nos études, envers et contre tous . Je réussis à faire admettre sa présence en qualité de « chevalier servant » lors de la fête du poisson à la quelle mes parents participaient. Pour eux, ce n’était qu’un copain et rien de plus. Il était hors de question d’envisager autre chose qu’un amour platonique et on me le fit savoir sèchement en dénigrant la personnalité du jeune homme et son manque d’ambition. Puis, mes parents nous ayant surpris un jour au cours d’effusions qu’ils jugeaient dangereuses, je fus priée de mettre un terme à cette relation. En 1968, on était majeure à vingt et un ans et je n’en n’avais que dix-sept: je devais donc obéir. Mais je n’étais pas une jeune fille soumise…

Les longues grèves de Mai 68 étaient terminées et les approvisionnements , un temps rationnés dans les commerces, pouvaient se faire à nouveau sans problème. Les trains roulaient normalement. Il n’y avait pas encore le TGV mais le trajet Boulogne-Paris était direct, ce qui décida mes parents à m’inscrire à la Sorbonne alors que j’aurais du aller à Amiens.   Pour m’éloigner de lui, que n’aurait-on fait ?!. Ma soeur aînée qui avait obtenu son bac in extremis à la session de septembre de la troisième année, avait intégré l’école de Laboratoire de l’assistance publique de Paris et travaillait à l’hôpital Henri Mondor de Créteil. on nous trouva donc un très joli studio dans le douzième arrondissement de Paris, à mi-chemin entre Créteil et la Sorbonne. Ma mère vint pour le décorer à son goût, car il n’était pas question que nous mettions n’importe quoi au mur. Nous devions impérativement rentrer chaque fin de semaine à Boulogne et, dès que nous descendions du train, nous devions passer chez le coiffeur pour être « présentables ».

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