Souvenirs de jeunesse-Le monde du travail 2 –

Les premières années de gestion furent mouvementées. Le collège était passé d’une tutelle communale à une tutelle ministérielle et le montant des subventions était en chute libre, ce que les Enseignants avaient du mal à admettre. Il fallait souvent refuser et modérer les appétits budgétivores. Dans le petit monde de l’Education Nationale, le Chef d’établissement est presque toujours un enseignant, de même que son adjoint à la Pédagogie. Le Gestionnaire Comptable, lui, est un Adjoint chargé de l’administration  qui fait fonctionner tout le reste :organisation du restaurant scolaire et menus, commandes alimentaires et  matériels, travaux d’entretien des bâtiments et espaces verts, gestion des personnels ouvriers et administratifs, paies de tous les personnels qu’ils soient fonctionnaires ou contractuels, comptabilité, préparation des conseils d’administration et rédaction des actes légaux, sécurité des biens et des personnes, entretien général et hygiène , organisation et comptabilité des voyages scolaires etc… . Les tâches sont infinies et, si elles rendent le travail intéressant , elles font également du Gestionnaire la personne la plus détestée , le bouc émissaire de tous les griefs, car son rôle de plaque tournante de l’établissemént l’amène à voir tout ce qui s’y passe . Les conflits avec les chefs d’établissement sont nombreux, car en sa qualité de Conseiller Juridique de la direction, le Gestionnaire doit s’opposer à toute décision illégale de l’Ordonnateur, sauf réquisition écrite. C’est ce rôle qui m’incombait au Collège D. et j’assumais ma tâche avec l’enthousiasme de la jeunesse, bien qu’aucun stage ne m’ait préparée à vivre cette aventure .

Dans toutes les professions il y a quelques ombres au tableau et je découvris rapidement les points faibles de mon métier. Les bâtiments du Collège étaient en préfabriqué vieux de vingt ans et la stucture commençait à donner de sérieux signes de vieillissement. Le sous-sol de la ville étant truffé de carrières, les murs commençaient à perdre leur aplomb, les fenêtres fermaient mal ou ne fermaient plus et à certains endroits les parquets s’enfonçaient. De plus, seule la moitié des salles de classe avaient un chauffage central; les autres avaient des poëles à mazout qu’il fallait allumer chaque matin bien avant l’arrivée des élèves pour que la température des locaux soit acceptable. En théorie, un Ouvrier professionnel devait se charger de la programmation et de la surveillance de la chaudière. Puis, chaque matin, il était chargé de remplir des bidons de fuel auprès de deux cuves aériennes et de passer dans chaque classe remplir les réservoirs des poêles. Dans un deuxième temps, il procédait à l’allumage des douze poêles à mazout dans les douze classes concernées. Il faisait encore  nuit et la cour était plongée dans le noir. Seul l’éclairage urbain de la rue permettait de s’orienter dans le Collège .Les jours de grand froid il fallait parfois beaucoup de patience pour procéder à l’allumage d’un poêle qui refusait de démarrer et le froid glacial rendait les gestes plus lents en donnant l’onglée. Mais le pire de tout arrivait les jours où un coup de fil m’avertissait de l’absence de l’Ouvrier d’Entretien . Ces jours là c’est moi qui prenais le relais et qui me chargeais du chauffage. Dans le Collège désert j’ouvrais les portes des salles de classe et je procédais au rituel de l’allumage en pestant contre l’univers entier. J’avais l’impression que tous mes vêtements sentaient le fuel et que j’étais noire de suie de la tête aux pieds. J’aurais volontiers cèdé ma place à d’autres Personnels, mais la législation est ainsi faite qu’en respectant les droits de tous on devient soi-même esclave.

Le premier Ouvrier d’Entretien déclara au bout de deux ans qu’il souhaitait rejoindre son Auvergne natale et j’accueillis son remplaçant envoyé par le Rectorat. Ce n’était pas un OP en titre, mais après le licenciement de nombreux manutentionnaires, une grosse entreprise liée à l’Education Nationale avait jeté sur le marché de l’emploi des hommes à qui on avait promis un reclassement. Monsieur B. était un de ceux-là. Il était de nationalité étrangère et ne pouvait donc pas être titularisé et, comble de malchance, il ne savait ni lire ni écrire. ce qui acheva de me contrarier. D’ailleurs, il ne savait pas bricoler non plus… Comment un homme illètré pouvait il décrypter un mode d’emploi ou une notice ? je n’obtins aucune réponse de ma hiérarchie. Cet Ouvrier était courageux et on ne peut plus dévoué, mais ses initiatives tournaient souvent au tragi-comique. Un jour, je le suivis dans une salle de classe dont le poêle avait un mauvais tirage et je restai sur le seuil, interdite dans un premier temps, puis je partis dans un grand éclat de rire. Monsieur B. me regarda de travers, un peu vexé. Sur le tuyau du poêle on pouvait lire en grosses lettres « petits pois C-G » ! je compris à travers des explications embrouillées qu’il avait récupéré une grosse boîte de petits pois dans les poubelles de la cantine et qu’il l’avait adaptée en l’état pour réparer le tuyau percé. Il faut dire que tout lui posait problème et qu’il était incapable de faire des achats dans un magasin de bricolage, ne connaissant pas le nom des pièces en français et  ne sachant pas compter sa monnaie. Il maugréa entre ses dents, « ben quoi, tu voulais payer plus cher ? »

Ce n’était que le début d’une longue liste de travaux ratés. Les serrures étaient montées à l’envers, les vitres étaient fêlées avant d’être montées, je devais surveiller moi-même les consommations de viabilisation et j’en passe. Les Professeurs venaient me trouver, incrédules, pour me demander si ce travail de » patachon » était fait exprès et j’avais bien du mal à trouver des excuses. A plusieurs reprises j’envoyai des courriers au rectorat pour demander la venue d’un véritable ouvrier professionnel capable de prendre monsieur B. sous sa tutelle, mais toutes les réponses que j’obtenais étaient négatives. Tout au plus me demandait-on un rapport sanction qui aurait eu pour but de licencier définitivement monsieur B., ce que je jugeais injuste cat il était de bonne volonté. Je palliais donc ses défaillances avec l’aide de mon époux qui se fit plombier, électricien, serrurier pour permettre au collège de fonctionner correctement. En contrepartie, je demandai à monsieur B. de participer au service de plonge de la demi-pension, ce qu ‘il prit fort mal, car la cuisine était, dans son esprit, un univers féminin et chacun sait que les travaux féminins sont méprisables ! les femmes l’agaçaient. Il les jugeait bavardes et écervelées et vint un jour me trouver pour me demander de lui accorder la haute main sur le service général en me disant: « tu me donnes un galon et je te fais marcher tout ça à la baguette! » il ne comprit pas mon refus. Dans son esprit, j’étais sans doute trop débonnaire. J’avais appris qu’il vivait seul dans un foyer de travailleurs immigrés depuis près de vingt ans et qu’il ne rentrait au pays que l’été. Sa femme vivait dans sa propre famille et son fils ne reconnaissait plus son autorité lorsqu’il arrivait. Monsieur B. en souffrait et ne s’intégrait nulle part. Il était désormais un étranger dans son pays et un étranger en France. Pourtant ses conditions de travail au collège D. lui convenaient parfaitement. Aucun matériel sophistiqué et des réparations simples en apparence, il n’y avait rien qui soit insurmontable. Mais son orgueil l’empêchait de demander de l’aide à une femme, et je suis une femme…il me faisait penser à ces enfants qui démontent un réveil et sont incapables de le remonter. Monsieur B., lui, démontait les chasses- d’eau et provoquait des inondations . C’était la catastrophe!

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