Souvenirs de jeunesse- Le monde du travail 4

Parmi les nouveaux postulants aux Contrats Emploi Solidarité, j’accueillis un jour une dame maghrébine dont le visage fané en disait long sur son vécu. Son mari l’accompagnait. C’était un fort bel homme, aussi soigné que sa femme était délaissée et l’on pouvait ressentir dès l’abord tout l’ascendant qu’il avait sur son épouse. Cette dernière restait muette et je dus prier le mari de se taire et de laisser sa femme répondre à mes questions. Il m’importait de savoir si cette dame était contrainte ou non de postuler pour un emploi. Lorsque son époux fut sorti du bureau, elle me fit savoir qu’il était très important pour elle de gagner un peu d’argent pour acquérir un semblant de liberté, mais que sa famille ne la pensait pas capable de travailler. Elle avait 45 ans et c’était son premier emploi. Elle avait mis au monde huit enfants et se sentait esclave chez elle. Je retins donc sa candidature et la priai de se présenter à son poste sous 48 heures. Elle fut ponctuelle, mais une fois encore je dus prier son mari de bien vouloir la laisser évoluer seule sur son lieu de travail. Il restait des heures à la porte du collège, vérifiant ses heures  d’arrivée et de départ et lui donnant des directives à haute voix. De toute évidence, il était jaloux et surpris que sa femme ait été acceptée par un employeur et je crus comprendre qu’elle payait assez cher sa liberté financière au sein de sa famille. Mais cette femme insignifiante au départ prit confiance en elle et se transforma au fil des mois. C’était un excellent élément de l’équipe.

Les hommes posaient plus de problèmes. Il y avait celui que je surpris un jour à se laver les pieds dans le bac à légumes de la cuisine au lieu de passer sous la douche. J’eus toutes les peines du monde à lui faire comprendre qu’il ne pouvait pas se permettre d’agir au collège comme il le faisait chez lui et que son comportement était répréhensible. Il y avait aussi le jeune plongeur Antillais qui préférait jouer de la guitare plutôt que d’assumer son travail  et que je dus menacer de licenciement pour obtenir un retour à la raison.Il y eut celui qui me demanda d’acheter dix litres de white spirit pour peindre un mur et celui qui me téléphonait cinq fois par jour pour me remercier de lui avoir procuré un emploi, mais qui ne venait plus travailler. Et puis il y eut des cas très critiques, comme celui de cet homme qui dormait depuis dix ans dans la rue et qui commençait à se redresser lorsque, par malchance, il perdit sa fille unique et sombra dans la dépression profonde: le cas  de cette femme aussi, qui fit un malaise un mercredi après-midi dans la salle des Agents. Alertée par ses collègues, j’appelai les Pompiers et je m’attendais à ce qu’elle soit hospitalisée et fus très étonnée de voir qu’ils l’abandonnaient à son triste sort. Je convoquai donc le compagnon de cette femme et il me dévoila le pot-aux-roses. Madame x buvait beaucoup et, comme tous les grands buveurs, elle marchait droit, raison pour laquelle je ne m’étais pas aperçue de son défaut. Je fus étonnée et cherchai à savoir où elle buvait, puisqu’elle arrivait au collège sans bouteille. Il m’expliqua alors que, chaque matin, sa compagne écumait les pharmacies pour acheter de l’alcool à 90° qu’elle sirotait dans les vestiaires. Les flacons étaient discrets et tenaient dans le sac-à-mains. Je dus me séparer aussi de cette dame le jour où elle tomba ivre morte dans le hall devant les élèves.

J’eus aussi de grosses surprises avec le Personnel remplaçant envoyé par le rectorat. Ma Secrétaire avait réussi un concours et, au moment même où j’avais le plus de travail , on me la retira et elle fut remplacée d’office par une dame d’un certain âge que je chargeai de  collationner des listings de paie pour pouvoir avancer dans mon travail. J’étais obligée de travailler le week-end pour pouvoir présenter le compte financier dans les temps impartis par le Trésor public. Nous étions vendredi et il était aux alentours de 15 heures, lorsque je vis ma nouvelle Secrétaire se préparer à partir sans avoir terminé son travail. Je lui fis remarquer gentiment qu’elle me mettait dans l’embarras et elle me répondit haut et fort qu’il n’était pas question qu’elle reste plus longtemps, car elle allait à la Gare du Nord gagner son week-end ! je crus mal entendre et lui demandai naïvement si elle avait un autre emploi. « Non, non, me répondit-elle, je fais la p…pour nourrir mes gosses »‘(sic). Je me pris la tête dans les mains pour être sûre que je ne rêvais pas…Je fus contente lorsque je vis arriver le nouveau titulaire, un homme avec qui la collaboration fut fructueuse.

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