Souvernirs de jeunesse – Le monde du travail 7

Une nouvelle année scolaire recommença et celle-ci fut la plus difficile de toute ma carrière. Le nouveau Principal avait des idéees très arrêtées sur beaucoup de sujets , mais aucune expérience du métier. S’il se montrait rigoureux envers certains Personnels, il n’appliquait pas toujours sa politique de rigueur envers lui-même et se servait allègrement des matériels du collège à des fins privées.  De ce fait, sans aller jusqu’au conflit ouvert, nos relations étaient tendues, car je voyais les, finances du collège fondre comme neige au soleil et, sans pouvoir contrer les décisions de l’Ordonnateur, je faisais la sourde-oreille à beaucoup de ses desiderata.  Le Principal avait refusé son logement de fonction. Il habitait aux portes de Paris et trouvait presque honteux d’avoir été nommé dans une  banlieue populaire. Il me pressa donc d’emménager dans le nouveau collège pour pouvoir suivre l’avancement des travaux de construction , la livraison des mobiliers et l’aménagement des lieux. Parallèlement, il m’avait fallu programmer le déménagement de l’ancien collège, trouver les déménageurs, faire dégazer les cuves de fuel, revendre le fuel restant, payer les factures et fermer la structure des préfabriqués. Tout cela en négligeant le moins possible la comptabilité générale et le service de paie. Tandis que le déménagement du collège était en route, je faisais également déménager mon propre appartement pour venir habiter sur place. Rien n’était encore terminé et les nouveaux locaux étaient pleins de poussière et de gravats. J’obtins du Chef de chantier le nettoyage du rez de chaussée de mon nouvel appartement car je n’avais pas d’aide à domicile et je ne voulais pas poser mes meubles sur un sol aussi sale. On m’envoya un manoeuvre avec une shampouineuse…c’est avec consternation que je le regardai évoluer…Tandis qu’il lavait le carrelage, il marchait derrière sa machine sur le sol mouillé avec de grosses chaussures pleines de terre ! lorsqu’il repartit c’était plus sale qu’avant et je dus tout laver à nouveau. Je ne dis rien au chef de chantier pour ne pas porter préjudice au manoeuvre, mais j’étais épuisée ! le Principal règlait ses problèmes pédagogiques, l’Adjoint ne règlait rien du tout et se croisait les bras, le Conseiller d’Education avait disparu chez sa nouvelle maîtresse. Seule ma Secrétaire était fidèle au poste et faisait ce qu’elle pouvait pour filtrer les appels téléphoniques qui pleuvaient. Fournisseurs de matériels, fournisseurs de la demi-pension tout le monde cherchait à obtenir une part de marché. Je dus passer tous les nouveaux contrats de viabilisation, de téléphone, de sécurité et j’en passe. Je n ‘en dormais plus tant j’avais peur d’oublier quelque chose. La Commission de Sécurité passa deux fois pour autoriser l’ouverture du Collège et, pour comble de chance, le jour même de l’ouverture, les services Vétérinaires departementaux se sont annoncés dès le matin  et m’ont fait les gros yeux car l’ouvrier d’entretien passait par la cuisine pour rejoindre son atelier ! mauvais point pour moi…le Vétérinaire  revint sans prévenir une semaine plus tard pour voir si ses consignes étaient appliquées. Cette fois je m’étais fait comprendre des Personnels…

Un beau collège tout neuf est le fleuron d’une ville etce fut le Maire qui choisit son nom. Puis vint le moment de l’inauguration. Là encore, il fallut tout prévoir pour la réception des Personnalités.Le Préfet devait être présent,Le Président du Conseil Général venait avec son escorte, le Maire avec sa suite et l’Inspecteur d’Académie, flanqué d’un ou deux chefs de Service, devait représenter le Recteur. Nous étions le 18 juin et l’inauguration avait lieu le lendemain, jour où ma fille devait fêter ses vingt ans. Je n’avais pas le temps de m’occuper des miens et chaque journée me semblait trop courte. Je rentrai chez moi pensant avoir tout organisé, lorsqu’à 19 heures environ, je m’aperçus que j’avais oublié de pavoiser le Collège ! horreur… J’avais acheté deux écussons aux couleurs de la République et trois petits pavillons, mais pas de grand drapeau et, de toutes façons qui allait fixer les écussons à cette heure là ?! je perdis soudainement pied et me mis à pleurer à chaudes larmes , puis je fus prise de nausées et restai assise sur un banc au milieu de la cour, en plein désespoir d’avoir failli à ma mission.

Pour une fois, mon mari rentra avant la nuit et, affolé par mes angoisses, alla chercher à l’atelier une perceuse et la grande échelle , s’arrangea pour fixer les deux écussons sur la façade et planter les trois pavillons du côté de la rue, puis téléphona à un Collègue pour obtenir le prêt d’un drapeau français le lendemain matin. Je ne gèrais plus ma fatigue et je sentais que je m’enfonçais lentement dans un état second. J’étais désormais incapable de me concentrer sur une tâche, même simple. Tout devenait insurmontable, même l’obligation d’aller au travail. Je ne supportais plus les obligations, je ne supportais plus ma famille, je fuyais les gens et je m’enfermais en moi-même. Je ne mettais pas encore de nom sur ce mal et je niais mon état lorsque mes Collègues me conseillaient de me mettre en congé de maladie. Pourtant je plongeais dans la dépression nerveuse, ce fameux « nervous breakdown » dont on parle tant. J’avais besoin de repos, de calme, mais peu de gens le comprenaient. Mes enfants ne posaient pas de problème particulier. ma fille passait son DEUG et mon fils venait de réussir son bac et d’être admis dans une prépa militaire, mais j’étais leur seul référent, car mon mari partait tôt et rentrait très tard et là encore il me fallait être présente. Or, je l’étais de moins en moins, non par mauvaise volonté mais parce que j’étais dans l’incapacité totale de réagir. Cette année là, je remis en cause toute ma carrière et toute ma vie. Depuis des années j’aspirais à une autre vie et cette obsession était revenue à la surface plus vive que jamais. Mon ménage passa bien près de l’abîme.

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