Souvenirs de jeunesse – L’élégance

Ma mère était une très jolie femme et ne le savait que trop. Elle se posait en modèle du savoir-vivre et de l’élégance et, quelque soit l’heure à laquelle on la surprenait, elle apparaissait parfaitement coiffée, dans des vêtements de satin et de soie aux couleurs somptueuses qui la mettaient toujours en valeur . Ses robes étaient toutes faites sur mesure et elle ne se fournissait que chez des couturiers de renom. Une à deux fois par semaine, elle se rendait chez sa coiffeuse -visagiste, à qui elle imposait une réalisation à son goût. Rien d’ostentatoire dans son maintien, c’eût été vulgaire ! Les messieurs qui passaient à la maison lors des invitations privées ou officielles lui faisaient souvent des compliments dont elle était très fière. Elle aimait les arts et les objets de valeur qu’elle savait repérer au premier coup d’oeil.

Nous, ses filles, nous étions deux godiches ! malgré tout le mal qu’elle se donnait pour nous inculquer le bon goût, nous nous obstinions à vouloir nous habiller comme des filles de bas étage, et, en tout cas, nous aurions souhaité pouvoir nous confondre dans la masse des gens de notre âge. Les conflits étaient fréquents; Notre mère choisissait les tissus et les modèles des vêtements que nous allions porter. Elle décidait aussi du jour où nous changerions de robe dans la semaine et assortissait nos pulls et nos chaussures, nos sacs à mains et nos manteaux.. Aucune discussion n’était tolérée. Nous étions chez elle et nous devions obéir.

Tant que j’avais vécu chez mes grands -parents, le régime était très souple et j’avais voix au chapître, dans la mesure de leurs moyens. On me laissait le choix des couleurs et, parfois même des modèles. A l’adolescence, le choc fut brutal, car ce régime autoritaire m’était inconnu . Il est certain que nous étions, ma soeur et moi, mieux habillées que la plupart de nos amies, mais c’était justement là que le bât blessait. Nous voulions être comme les autres. Visiblement ce n’était pas possible et nous étions très souvent exclues des bandes que formaient les adolescentes de notre âge.  Une année, notre mère se mit en tête de renouveler notre garde-robe d’hiver et nous acheta à chacune un manteau « couture », magnifique. Pour moi, elle choisit un manteau bleu-marine et blanc très « petite fille modèle » et ce fut un moindre mal. La grande crise vint de ma soeur aînée qui avait jeté son dévolu sur un manteau gris alors que ma mère voulait acheter un manteau camel. A peine sortie du magasin, ma soeur éclata en sanglots et déclara qu’elle se sentait ridicule dans ce manteau couleur « caca d’ours »  ! De fait, lorsque nous arrivâmes au lycée, les réflexions des copines ne se firent pas attendre. » PCHHH! pourquoi tu achètes un manteau comme ça? c’est pas à la mode ! »  Mais ce qui comptait pour notre mère, c’était le jugement des gens de notre « milieu ». Nous avions une étiquette de « filles à marier » et notre habillement devait reflèter notre niveau social.  De même, les séances de coiffure obligatoires chaque samedi matin étaient un véritable supplice, surtout pour ma soeur, peu patiente de nature et peu portée sur la coquetterie. Elle était l’aînée, elle devait plaire et se marier la première….ainsi en avait décidé notre mère qui avait de grands principes pour tous les évènements de la vie.

Pour mieux mettre en oeuvre sa stratégie, notre mère invitait régulièrement à la maison des jeunes gens, en général des Officiers de Marine ou de l’Armée de Terre, armes pour lesquelles elle avait un faible. Mais notre manque de grâce et de collaboration faisait échouer toutes ses entremises et elle en était navrée. Les réceptions se succédaient, plus brillantes les unes que les autres, mais nous restions toujours plus que discrètes quand nous ne nous échappions pas. Il faut dire que la simple vue des galons du Papa refroidissait les ardeurs des jeunes gens les mieux intentionnés. Ils n’osaient pas s’approcher de nous et nous ne cherchions pas à nous rapprocher d’eux.

Les interdits étaient nombreux. Nous ne devions amener personne à la maison, ça indisposait notre mère. Nous ne devions féquenter que des camarades issus du même milieu social que nous. Nous ne devions pas nous inscrire dans une association, qu’elle soit caritative, confessionnelle, ou autre. Notre mère voulait avoir la haute main sur notre emploi du temps et des activités extérieures ne lui auraient pas permis de contrôler nos fréquentations et nos occupations. Nous ne devions pas sortir en tenue de sport. Nous ne devions pas recevoir de courrier sans le lui montrer. Nous ne devions pas accepter de cadeau sans son aval, ni faire de cadeau sans qu’elle l’ai choisi elle même .Et j’en passe…La liste est encore longue.

Pour avoir quelques bouffées d’air, nous étions obligées de mentir et de ruser, ce qui n’est jamais très agréable, surtout quand la supercherie est découverte. Mais nous organisions, ma soeur et moi,  une résistance passive, chacune à sa façon, car nous avions des caractères très différents. personnellement, je fuyais les conflits et je ne répondais ni oui ni non à un ordre donné et je faisais ce qui me plaisait ou presque. Alors que ma soeur préférait le conflit ouvert, permettant ainsi à notre mère de savoir ce qu’elle pensait et de l’influencer presque toujours.

Mais de toutes les leçons d’élégance qu’elle ait pu nous donner, celle qui a le plus porté de fruits est l’élégance morale, celle de l’attitude qui consiste à rester maîtresse de soi en toutes circonstances, à ne jamais hausser le ton pour assener un coup de Jarnac, à ne jamais blesser intentionnellement quelqu’un par l’insulte ou le mépris affiché. L’élégance qui consiste à sourire en toute circonstance et à garder pour soi ses sentiments profonds, car ces sentiments là ne doivent être dévoilés qu’à des Amis sûrs. D’aucuns ont pu penser que c’était une attitude hypocrite, car il est de bon ton, de nos jours, de laisser éclater son énervement au vu et au su de tous. Or, il n’en est rien. L’Elégance, c’est aussi épargner aux autres le désagrément d’un discours déplacé ou haineux en le remplaçant par des propos choisis plus modérés mais assenés avec force et détermination. Une attitude d’autorité souriante qui porte ses fruits en toute circonstance.

C’est ce que notre Mère a le mieux réussi dans l’éducation qu’elle nous a donnée et, pour cela -pour cela seulement- je l’en remercie.

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