La cuisine d’autrefois 2

Bien avant le lever du soleil, le feu dansait dans la cheminée appelée aussi « korn toul ». Un chaudron en fer blanc noirci par les flammes contenait la potée qui allait cuire doucement toute la matinée. Toute la batterie de cuisine était en fer blanc ou en aluminium et personne n’évoquait encore le danger potentiel provoqué par l’utilisation de ces matériaux. Les couverts eux mêmes étaient en fer et je conserve pieusement un exemplaire de fourchette et de couteau que mon arrière grand-mère utilisait au 19° siècle et que ma grand-mère utilisait toujours dans les années ’60. Le chaudron reposait sur un petit trépied noir. Sur le côté de la cheminée un soufflet rouge servait à activer les braises lorque les flammes déclinaient et de longues pincettes était utilisées pour rassembler les bûches au fur et à mesure de leur combution, de sorte que le coeur du foyer reste bien actif sous le chaudron.

Lorsqu’il ne servait pas à cuire la soupe, le chaudron ou « poudfer » était utilisé pour cuire la bouillie, composée de farine et d’eau, parfois d’un peu de lait, que l’on mélangeait avec un long bâton de châtaignier, le « baz youd » (autrement dit, le bâton à bouillie). Ce bâton, utilisé par plusieurs générations de ménagères était devenu  brillant à force d’être frotté. On n’en trouvait pas dans le commerce, bien sûr ! c’était une confection du Chef de famille qui avait soigneusement choisi sa branche d’arbre, régulière, très solide, ni trop grosse, ni trop mince et qui offrait une bonne prise en main. Pour tourner la bouillie d’avoine ou de froment, il fallait de la force et le baz youd devait résister à la pression pendant plus d’une heure .

Les pommes de terre étaient à la base de l’alimentation, sous toutes leurs formes. Pommes de terre cuites à l’eau que l’on mangeait avec la peau lorsqu’elles étaient nouvelles, ou en purée bien crèmeuse  faite avec le lait entier de la dernière traite, pommes de terre sautées au lard ou simplement aux oignons accompagnées de laitue croquante du jardin, tout le monde aimait les « patates ». Mais , au fil des saisons , haricots verts et petits pois du jardin arrivaient aussi sur la table et c’était un régal. Pour moi qui avais un problème avec la nourriture, les petits pois étaient un prétexte de jeu supplémentaire pendant le repas. Je prenais le temps de compter les petits pois de mon assiette au point d’exaspérer mon entourage. Et pourtant ils étaient bons, mais je n’avais jamais faim . Les choux étaient souvent servis braisés en accompagnement de saucisses cuites à l’eau et dégraissées ou de lard demi-sel.

Pour le dessert, le verger procurait  les pommes « au couteau », les poires que les merles savaient apprécier sitôt qu’elles étaient mûres, les grosses fraises  bien rouges ,qui envahissaient de longues plates-bandes et attiraient toutes les limaces et tous les escargots des environs et aussi les framboises dont les plants grimpaient le long des vieux murs ensoleillés. En automne, en plus des châtaignes, nous faisions provision de noisettes lors de nos promenades dominicales. Il n’était pas rare que nous allions jusqu’à Vilhuen. Sur la route qui menait à Kerivarc’h, les châtaigniers et les noisetiers abondaient. L’oseille sauvage poussait sur les talus et nous la ramassions à pleines mains. Nous revenions chargés de trésors qui agrémentaient nos repas d’un petit goût spécial, celui que crée la satisfaction d’avoir trouvé des merveilles .

Pour les jours de froid ou de faiblesse, Katell faisait une décoction de pruneaux qui était un délice.Les pruneaux mijotaient pendant plusieurs heures sur le feu de bois, recouverts d’eau et de miel et la décoction se buvait froide ou à peine tiède. Outre l’action bénéfique sur le transit intestinal, cette préparation offrait de gros pruneaux bien ronds et juteux pour le dessert. Quelques petits beurres LU accompagnaient le tout. Les fruits exotiques nous étaient inconnus, mis à part les oranges et les bananes. Katell achetait toujours des oranges sanguines chez Jannick Gall qui tenait une petite épicerie sur la place et les bananes bien mûres chez Louisette Péron qui , en plus des fruits et quelques légumes, vendait aussi du poisson que son mari, Pol David, mareyeur , allait chercher chaque matin à la criée de Lorient. Louisette avait deux jolies filles, Brigitte et Marie-Paule qui servaient parfois au magasin et avec qui ma soeur aimait parler de temps en temps. Un jour , ma soeur décida d’essayer l’écriture sympathique à base de jus de citron, selon une « recette » trouvée dans un livre de la collection « rouge et or ». Elle m’emmena donc chez Louisette Péron acheter un citron pour écrire un message sur une page blanche. Ce message devait être chauffé à la flamme d’une bougie pour devenir lisible. Mais ma soeur ne s’attendait pas aux questions inquiètes de Louisette qui s’étonna de cet achat, car Katell n’achetait presque jamais de citron.. Y avait-il quelqu’un de malade chez nous ? M-C répondit sèchement que non, trouvant la question déplacée, alors qu’elle était pleine de bonnes intentions, et nous sommes ressorties bien vite du magasin avant d’avoir à répondre à un interrogatoire plus poussé. Les parents n’avaient pas à savoir que nous dépensions nos maigres économies à l’achat de nourriture gaspillée !

Les gâteaux au beurre étaient réservés aux jours de fête, gâteau breton ou kuign-amann, mais aussi moka au café.Chez Jannick Bodet on achetait du  pain de Savoie et du pain doux. Avec le café on servait parfois une gaufrette Gringoire ,qui portait une maxime amusante . Les boudoirs étaient servis avec le mousseux ou le champagne, mais uniquement lorsque mes parents offraient une bouteille. Katell achetait du café vert, non torréfié chez Annick Guillou, route de la Gare, à côté de chez Moullec. Elle l’achetait par caissette de 5 ou 10 kilos  et le faisait griller sur le feu de bois dans une poële percée. Une fois grillé, le café en grains était conservé dans une grande boîte en fer et Katell se servait d’un moulin à café manuel pour le réduire en poudre. Les moulins à café électriques n’existaient pas encore chez nous. Le café était préparé dans une cafetière très haute, prévue pour 12 bols, et Katell remplissait le filtre à moitié avec du café et l’autre moitié avec de la chicorée LEROUX. Puis on versait l’eau bouillante à la main, patiemment, jusqu’à obtention du breuvage .

Chez Annick Guillou, on vendait de l’épicerie bien sûr, mais je n’avais d’ yeux que pour les bonbons  multicolores contenus dans de grands bocaux de verre. Lorsque j’allais jouer avec M-Do , la fille de la maison, madame Nicolas, sa grand-mère nous autorisait à nous servir librement pour jouer à la marchande. Et c’étaient de délicieux après-midi que ceux passés en attendant que Katell finisse le ménage dans le magasin et la maison.

Le soir, après la promenade vespérale, Katell proposait un grog à base d’eau de vie de cidre. Mon père acceptait volontiers et moi même je me suis prise à aimer le goût sucré de cette eau aromatisée que l’on me servait. Après quoi, chacun rejoignait ses pénates et la journée se terminait. On couvrait le feu pour que les braises s’étouffent et Katell préparait les journaux , les brindilles et les bûches qui serviraient à réveiller le foyer le lendemain matin. Une nouvelle journée recommençait sans que nous mesurions la chance que nous avions de vivre ces instants.

Publicités

Répondre

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion /  Changer )

Photo Google

Vous commentez à l'aide de votre compte Google. Déconnexion /  Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion /  Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion /  Changer )

Connexion à %s