Les rues de Guiscriff et ses habitants dans les années ’50

Debout sur le seuil de sa maison, Rose contemplait le carrefour de la route du Saint et de la route de la gare.. Sa mise était assez négligée et sa conversation assez limitée. Lorsque nous passions à portée de voix, Rose nous disait « ah, vous êtes là! quand est-ce que vous partez ? ». Rose avait été la « bonne amie » de mon grand -père du temps de leur jeunesse et Joseph ne refusait jamais de rendre de menus services à Rose, sachant qu’elle lui réservait toujours une bonne bouteille pour le récompenser de ses efforts. Et puis, le neveu de Rose, Joseph, avait été le chevalier servant de Marie-Jeanne  quelques années plus tard et Rose se sentait donc un peu de la famille. Elle recherchait notre compagnie, mais nous ne savions pas trop quoi lui dire et, en aparté, nous nous moquions gentiment de son accent breton traînant et de sa coiffe souvent posée de travers.

De l’autre côté de la route de la gare, presqu’en face de chez Rose, il y avait le photographe, René Prima qui exposait toujours des portraits magnifiques des grands mariages de Guiscriff. René Prima cumulait les activités et coiffait aussi les hommes. Sa femme, Fernande était toujours impeccablement coiffée au point que je la soupçonnais de porter une perruque. L’unique médecin de Guiscriff , le Docteur Boucher, avait succédé au Docteur Pelleteur, véritable figure locale, et vivait dans une jolie maison non loin de l’ancien atelier de Guillaume Quemener, le frère de mon arrière grand-mère. Cet ancien médecin militaire n’aimait pas les enfants qui le lui rendaient bien et sa seule vue suffisait à déclancher une crise de larmes ! mais c’était un excellent médecin, très dévoué qui parcourait la campagne jusque tard dans la nuit pour soigner les patients les plus rebelles. Toujours dans la route de la gare vivaient Marie-Thérèse C. et son mari Théophile le D. et leurs nombreux enfants. Ces cousins proches ont gardé  jusqu’au bout le sens de la famille et ont rendu de grands services à ma grand-mère vieillissante.

Encore un café-épicerie près de la rue Jules Ferry. C’était Mimi David qui en était la patronne et puis, plus bas que chez Finnick Roux, en descendant la côte, on passait devant chez Jean Dour qui, comme son nom ne l’indique pas, ne vendait pas uniquement de l’eau, mais approvisionnait en vin les cafés du bourg. Louis le Meur et son cheval livraient le charbon et les bouteilles de gaz et plus bas encore, il y avait la scierie de monsieur Guillemot, son bruit infernal, ses immenses troncs prêts à être découpés en lamelles, la bonne odeur de la sciure de bois.

Le garage Talabardon était un immense hangar où étaient entreposés de nombreux tracteurs et outillages agricoles. Si les automobiles étaient peu nombreuses, les motoculteurs et tracteurs en tous genres se développaient. Les mécanos étaient couverts de graisse, mais n’avaient pas leur pareil pour remettre en état les véhicules qu’on leur présentait. L’arrivée sur le marché de véhicules à commandes électroniques a signé l’arrêt de mort de ce garage qui excellait dans les réparations mécaniques.

Plus loin encore, il y avait la belle et grande maison construite par monsieur le Maire et madame. Monsieur Mongin était Maire et Directeur d’école. Sa femme née Jeanne le Pensec avait eu une jambe amputée pendant la seconde guerre mondiale et marchait avec difficulté. Ce qui n’empêchait pas ses galopins de petits -fils de la narguer en lui criant « tu ne m’attrapperas pas, Mémé!! » et en grimpant dans les arbres pour lui échapper.

Puis on arrivait à la gare où le marc’h du , ou cheval noir, était encore en fonction. On l’entendait siffler lorsqu’il arrivait à Scaër . Le petit train n’allait pas vite et s’arrêtait pour laisser passer les pietons lorsqu’il n’y avait pas de passage à niveau. Il reliait Rosporden à Carhaix à travers la campagne et c’était un plaisir d’y rencontrer un tas de gens de connaissance. « Alors ? toi aussi tu vas à Carhaix  ? »  «  »oui, bien sûr, c’est le marché… » et la conversation suivait son cours pendant tout le trajet.

Dans la rue de Saint Maudé, Jeanne le Bec tenait un magasin de souvenirs et d’articles bretons. Sur le même trottoir, s’élevait la grande maison de Joseph Cren et de sa femme Aline Demezet. Joseph était un neveu de mon grand-père et c’était le menuisier du village.Il avait appris le métier avec son père, François le Cren, un demi-frère de mon grand père. Son atelier était de l’autre côté de la route de Saint Maudé. On y avait fabriqué l’armoire de mariage et la table de ma grand-mère, ainsi que les lits et le vaisselier dont j’ai hérité par la suite.  Plus loin que chez Joseph et Aline, il y avait un bar qui vendait des journaux et dont les propriétaires étaient deux soeurs, Cine et Nick Bourhis. Puis venait la bijouterie d’André Le Gall qui était également agent d’assurances et qui me donnait souvent de petites médailles religieuses émaillées de bleu que je conserve encore aujourd’hui . Son frère Paul Le Gall tenait un petit garage et une pompe à essence tout à côté et ne refusait pas de prendre sa camionnette pour servir de taxi lorsque Louis Coroller était occupé. Dans la même rue, on passait devant le café de Bertrand Pilorgé qui souffrait d’une maladie dont on ne parlait qu’à voix basse, puis on arrivait près de chez Salaün, l’électricien. Dans un tout petit chemin s’élevait la chaumière de Naïg Pouliquen qui vivait de trois fois rien après avoir souffert toute sa vie de l’ivrognerie de son époux. Naïg portait la coiffe de deuil du 19° siècle et ne la quitta jamais.

La route du Faouët était aussi appelée route de Croaz Churé, du nom d’un village qu’elle desservait. En allant tout droit, on arrivait à Bec ar Marzin. Je connaissais moins les habitants de cette route que nous empruntions rarement. Là se trouvait la marchande de bonbons et de roudoudous qui faisait fortune à la sortie de la messe lorsque tous les enfants, lassés par l’office religieux , venaient dépenser chez elle leur piécette du dimanche. Son commerce , adossé à la charcuterie du « cousin Henri », jouxtait le couvent des Religieuses qui enseignaient aux enfants, soignaient la population et animaient tous les offices de la semaine  grâce au choeur qu’elles formaient avec brio. De l’autre côté de la route se trouvait la ferme de Marjeanne Hascoët. Non loin de là, sur la place, Mimi Guilly tenait un magasin de cycles , tandis que Madame Martin et Vonnette le Doeuf exerçaient leurs talents de modistes.

C’est cette route  du Faouët qu’empruntait chaque jour pour venir au bourg Fanch Le Pourhiennec, un vieil homme qui, vivait de la charité publique mais qui jouissait de l’estime de tous. Il passait de maison en maison, toujours bien mis grâce aux vêtements dont il avait hérité des défunts de la Paroisse après leur enterrement. On lui servait un repas et il repartait content. A l’ embranchement de la route de croaz churé se tenait le grand restaurant de Jeannette Simon. Tous les bals du dimanche soir étaient organisés dans l’immense salle et les banquets de mariage rassemblaient plusieurs centaines de convives. Chacun payait son repas, c’était la tradition. C’est là que j’ai goûté les huîtres pour la première fois, ainsi que le ris de veau et la sauce madère. En face de ce restaurant « chez Neuder » vivaient la Tante Fine et le Tonton François dont nous avons fêté les noces d’or au son du biniou et de la bombarde .

Il y avait aussi la route du cimetière qui menait à Scaër par Bonizac. La marbrerie Chanot s’occupait aussi de l’entretien du cimetière communal et vendait des fleurs toute l’année.

Mais, bien sûr de toutes les routes de Guiscriff, celle que je connaissais le mieux et que je préférais c’était la nôtre, la route de Kernoal ou route du Saint. Je connaissais tout la monde. Les enfants pullulaient .A elles deux, les familles Morvan et Raoul totalisaient une vingtaine d’enfants.

Dans notre rue, une vieille tante édentée dont le tablier déchiré inspirait la pitié venait souvent rendre visite à ma grand-mère. Jeanne Harnay avait la garde de deux de ses petites filles, Ginette et Marie-France. Autant l’une était studieuse et scrupuleuse, autant la seconde était allergique à l’école et aux contraintes. Mais nous nous entendions bien et c’est en partie grâce à la cousine Jeanne que j’ai perfectionné mon apprentissage de la langue bretonne que ma grand-mère refusait de m’apprendre. Peine perdue; les enfants ça capte tout et surtout ce qu’on leur interdit !Dans la minuscule maisonnette de la cousine Jeanne vivait aussi sa fille Henriette Kerhervé qui se maria s’expatria après le décès de sa mère.  De même, Marianne Gac, sur le pas de sa porte me parlait en breton lorsque j’allais à l’école. Marie Ferrec parlait peu, mais Marianne Peron préférait aussi s’exprimer en breton, bien qu’ayant vécu quelques années à Paris. J’étais fascinée par le dentier de Marianne Péron, car à chaque fois qu’elle parlait, on aurait dit que ses dents tentaient de s’échapper et qu’elle les rattrapait au vol. Marianne Péron (Prononcer « Pern » en breton) adorait parler d’argent et avait un leit- motiv que j’ai retenu toute ma vie « arch’ant ra arch’ant » c’est à dire « l’argent produit de l’argent » . Il y avait aussi Eugénie Beulze et son mari, une famille recomposée qui avait cinq ou six enfants également et puis chez la Tante Soize Pouliquen, soeur de Naïg, vivait Corentin, un vieil homme qui parlait peu le français. Marthe Huet et son mari Fernand Renard venaient en vacances tous les étés avec leur fils Pierre, un bel adolescent. Marthe était très gaie et adorait chanter. Marie-Jeanne et elles se promenaient souvent ensemble le soir après le dîner. Fernand, lui, avait un faible pour la compagnie de ma soeur aînée qui aimait marcher et ils partaient ensemble jusqu’à Sainte-Julienne,sur la route de Gourin, à pieds, chacun tenant à la main son bâton de pélerin.

Mon école se situait  en haut de la côte, près de chez Alain le Dez dit « Kach’at plouz » par les enfants taquins que nous étions. Alain partageait sa maison avec sa vache et passait la journée au champ avec elle. Les galopins de l’école en profitaient pour lui faire des farces de mauvais goût. En haut de la route du Saint, il y avait la maison d’Annick Pichon, celle de Jeanne Pichon, celle de Fine Cren et Jean Cras, puis le commerce de lingerie de Madeleine Coroller et Jean Marchand, Le Taxi de Louis Coroller, l’atelier d’Yves le Gourvellec. Yves le Gourvellec n’était pas un artisan comme un autre. C’était l’homme de confiance à qui l’on s’adressait pour résoudre les problèmes administratifs épineux. Il était plus abordable qu’Yves le Saux, le Secrétaire de Mairie qui semblait plus distant (mais ce n’était peut-être qu’une impression) et ne refusait jamais d’aider les paysans illettrés qui lui en savaient gré. La forge des Le Bec ronflait en face de l’atelier de cordonnerie et le travail ne manquait pas. Pour attendre la fin du travail de forge, les paysans s’accoudaient au comptoir tenu par la femme du forgeron et ne voyaient pas passer le temps.

Sur la place du village, un grand magasin de lingerie tenu par Milia et Job Demezet avait une devanture toute carrelée. La boucherie de Janjan Bec et de sa femme Mimi Couic avec, là aussi, un bistrot attenant, souvent tenu par Anne Pensec, lea mère de Mimi. De même, Henri Bruno avait ouvert un café tout à côté, sans qu’il y ait concurrence d’aucune sorte. Comme il n’y avait pas la télévision, les hommes se rassemblaient au bistrot et il y avait de la place pour tout le monde.

Bellour, le crieur public, vivait non loin de l’église dans une maison actuellement transformée en salon de coiffure. Un roulement de tambour à la croisée des chemins ameutait la population qui se déplaçait en masse pour avoir les nouvelles officielles qu’elle ne comprenait pas toujours et que Bellour  criait d’une voix de stentor. Et puis, à côté de la Coop, le salon de coiffure Le Dars et la pharmacie Guillopé où règnait un silence religieux et une bonne odeur de plantes. On y achetait du Tonimalt et de l’eau d’Evian, produits considérés comme des médicaments et qu’on ne trouvait pas  dans le commerce traditionnel. L’école Saint Joseph, accueillait les garçons en face de la statue de Notre-Dame des -Champs, protectrice du village. Et enfin, le presbytère et son jardin de fleurs qui servait à décorer l’église, tandis que le potager, où mon grand-père travaillait parfois, servait à nourrir les prêtres  dont le régime s’est allègé au fil des années.

Presque toutes les personnes citées ici ont disparu, mais ont laissé un souvenir impérissable dans ma mémoire.

L ‘école recommençait tard, jamais avant le quinze septembre et personne ne partait en vacances, mis à part quelques enfants qui partaient en colonie de vacances au mois d’août. Les rues étaient donc pleines de vie toute l’année et les enfants trouvaient toujours de quoi s’occuper par le jeu ou dans les champs en aidant aux travaux agricoles. Guiscriff était l’antichambre du paradis pour l’enfant que j’étais.

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Une réflexion sur “Les rues de Guiscriff et ses habitants dans les années ’50

  1. merci de ces souvenirs partagés ! Pour ma part, j’ai connu Guiscriff dans les années 70 (je suis née en 68) mais bcp des noms que vous citez me reviennent en mémoire ! J’ai appris qq mots de breton à la boucherie/bistrot de « Jean Bec » et sa femme Mimi (ma tante, la soeur de ma mère Janed Couic) quand j’étais jeune…
    si vous avez d’autres souvenirs, je vous lirai avec plaisir !

    Aimé par 1 personne

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