un portrait de mon Père

Mon Père se prénommait Henri. C était un homme secret et  peu disert , dont l’abord était peu amène. Il parlait peu de lui même et de son passé, laissant à sa femme le soin de parler pour deux et de raconter les histoires qu’elle voulait à sa façon. Il était né à Fougères, en Ille-et-Vilaine le 23 novembre 1920, dans une famille de 5 enfants, dont il était l’aîné. Fils d’autre Henry et petit fils d’un immigré Italien et d’une brodeuse Lorraine, il passa son enfance en Ille et Vilaine, à SaintAubin du Cormier où vivaient ses Parents et ses grands Parents maternels.

Comme son père, Henri junior était grand, mince, élancé. Il avait les yeux très bleus, hérités, non pas du côté Lorrain, mais de son grand-père Italien né dans la Province de Belluno, région qui avait été pendant longtemps sous la domination Autrichienne. Mon père avait hérité de la prestance et de l’intelligence vive de son père et de la grande beauté de sa mère qui, entre nous soit dit, était loin d’être sotte. Sa haute stature et son air dominateur le faisaient remarquer partout où il passait.  Sous son apparente froideur, Henri junior cachait un tempérament chevaleresque. Doté d’une grande empathie, Il  était très attentif au monde qui l’entourait et savait se montrer secourable et même charitable à l’occasion. Si, à ses yeux, l’argent comptait peu, le statut social, en revanche revêtait une grande importance. Il avait une revanche à prendre sur la vie et souhaitait s’en sortir mieux que ses Parents.

Sa vive intelligence et sa mémoire phénoménale l’avaient fait remarquer  par le Proviseur du Lycée de Fougères .  Il était pensionnaire et Boursier d’ Etat,  mais l’Instituteur de Saint Aubin avait eu beaucoup de mal à convaincre la mère d’Henri à le laisser partir à Fougères, alors que beaucoup de jeunes garçons restaient à Saint Aubin pour obtenir leur Certificat d ‘Etudes Primaires, sésame qui leur permettait d’entrer dans la vie active à brève échéance. A une époque où les enfants issus des classes populaires étaient presque systématiquement orientés vers des études courtes, couronnées par l’obtention du Brevet Supérieur, et malgré l’indigence de sa famille, Henri fut orienté vers un cycle long et obtint un Baccalauréat A’ (Latin, math) . Il passait ses week-ends à Fougères, chez  ses Tantes, mais il ignorait les liens de parenté. Sa mère lui intimait l’ordre de se rendre le vendredi soir et en alternance, chez la « Mère Desbin » ou la »Mère Chartrain » et il y allait, content de ne pas rentrer chez ses Parents où trois petits frères envahissaient désormais l’espace. Il quitta donc le lycée l’année suivant l’obtention du Bac, mais ne put malheureusement pas entreprendre les études de médecine auquel le Bac A’ permettait d’accéder, car ses parents n’avaient pas les moyens de financer de longues études. Il s’était découvert depuis longtemps une passion pour les sciences et souhaitait trouver un travail dans ce domaine. Ce fut grâce à l’appui du Proviseur du Lycée de Fougères,Monsieur Jardin, qu’il fut embauché en qualité de Contrôleur sous contrat à l’Office des Pêches de Saint-Servan-Sur-Mer et ne fut donc plus à la charge de sa famille.

Un jour, il décida de rendre visite à sa Tante Maria, la soeur de sa mère. Maria avait été ouvrière à la laiterie de Saint Aubin du Cormier et s’était mariée à Lucien Talineau qui travaillait comme palefrenier au haras d’Hennebont. Elle avait quitté son travail pour suivre son mari qui conduisait souvent les chevaux du haras d’Hennebont dans d’autres haras, pour les saillies. En ce moment, Maria et Lucien séjournaient à Scaër, un bourg à la limite du Finistère et du Morbihan, chez Marie Bourgeon, une payse de L’oncle Lucien qui avait épousé un Scaërois. Dans le train qui reliait Lorient à Rosporden, une jeune fille aux grands yeux bleus monta à Quimperlé et n’hésita pas à engager la conversation. Marie-Jeanne lui apprit qu’elle venait d’être nommée Institutrice à Kerjulien, près de Guiscriff et qu’elle se rendait chez ses Parents, puisque désormais elle quittait le pensionnat de Quimperlé. Difficile de savoir ce qu’ils se sont dit; toujours est-il que Marie-Jeanne proposa à Henri de venir le lendemain à la kermesse de Scaër et , de son propre aveu, il accepta avec joie. Ils se revirent donc presque chaque jour, tant que dura le séjour d’Henri à Scaër. L’oncle Lucien et la Tante Maria étaient ravis du choix de leur neveu, car Marie-Jeanne était fort belle et son métier d’Institutrice rajoutait à son charme.

Marie-Jeanne resta peu de temps à Kerjulien et , sur sa demande, le Rectorat lui proposa des remplacements à Hennebont où vivaient l’oncle et la Tante d’Henri  puis à Inzinzac Lochrist où les nièces de l’oncle Lucien, les Demoiselles Crabot étaient Directrices d’Ecole.  Marie Jeanne fut plutôt mal accueillie par sa future belle-famille car la mère d ‘Henri espérait qu’en sa qualité d’aîné , il lui apporterait une aide matérielle et financière pour élever ses frères et soeur. Or, Henri parlait maintenant de se marier et  le fait qu’il soit encore mineur, puisqu’il n’avait que vingt ans, ne leur laissait aucun moyen de pression. Il serait majeur bientôt et il était donc inutile de refuser leur consentement. Le mariage eut lieu à Guiscriff le 23 septembre 1941, un jour où règnait une chaleur estivale. Seuls le Père d’Henri et son frère Marcel assistèrent à la cérémonie. Jeannick Harnay s’était improvisée cuisinière et tout se passa pour le mieux.

Le travail reprit et l’année d’après, Marie-Jeanne demanda à se rapprocher de son époux et fut nommée à Saint Servan sur mer. Henri aurait pu se contenter de son métier de contrôleur des Pêches, mais , prenant exemple sur un ancien camarade de Lycée, il s’inscrivit à la Fac de Droit et travailla seul, le soir, pour obtenir sa licence. Avec l’aide morale de Marie-Jeanne, il obtint son diplôme et se mit à étudier les possibilités de promotion sociale. Justement, le Ministère de la Marine organisait un concours pour recruter des Administrateurs de l’Inscription Maritime. Il n’y avait que cinq postes offerts pour toute la France: malgré tout, Henri se présenta aux épreuves et ce fut un succès. Désormais il entamait une carrière dans la Marine Nationale et la Marine Marchande. Il fallut à nouveau se séparer, car l’école des Administrateurs prévoyait un voyage d’un an autour du monde ,à bord de la Jeanne d’Arc. Marie-Jeanne resta seule à Saint-Servan. Le stage terminé, Henri reçut sa nomination pour Oran, ville d’Algérie administrée par la France. Marie-Jeanne quitta son métier d’Institutrice pour suivre son conjoint.

L’adaptation fut difficile. Nouveau pays, nouveau climat, nouveau métier qui, dans les premiers échelons ne payait pas encore beaucoup, nouveau chef qui entendait bien formater le nouveau venu et nouvel état d’esprit qui était celui des Officiers de Marine dont les femmes épousaient le grade. Il aurait fallu donner des réceptions pour être bien noté, mais Henri s’y opposa. Il n’allait pas jeûner pour recevoir les autres en grande pompe ! le conflit s’installa donc et Henri préféra demander une mutation. Cette fois, on l’envoya à Dakar. C’était en 1950. Le port de Dakar avait besoin d’une nouvelle organisation et d’une réglementation officielle. C’était pain-béni pour ce licencié en Droit qui se spécialisa dans le Droit Maritime. D’autre part, l’Inscription maritime gérait tout ce qui concernait la pêche en mer et les thoniers Bretons étaient nombreux dans le port. Parfois, des accidents survenaient en mer et l’Administrateur devait organiser les rapatriements des marins. Bref, Henri était passionné par son métier. Il déléguait volontiers à ses Adjoints la gestion quotidienne , pour se consacrer aux grands projets. C’est ainsi qu’il dota le port de Dakar d’une  réglementation et qu’il était passé maître dans l’art de gérer les conflits entre les Armateurs et les Marins. Henri rendait des comptes au Ministère de la Marine et se rendait à Paris une à deux fois par an pour rencontrer Mademoiselle L. qu’il renseignait de vive-voix sur la situation du Sénégal. Tout en ayant de bons rapports avec les Africains, Henri était un fidèle serviteur de La France.

Suite à une promotion, Henri quitta le Sénégal en 1963. Il fut nommé à Bayonne, où son caractère affirmé le fit entrer en conflit avec les Basques et il quitta la ville en plein mois de janvier 1967, suite à une mutation »sanction » qui le nommait à Boulogne-sur-Mer, dans le Pas- de-Calais. Nous, les filles, nous suivions le déménagement et changions de lycée à chaque mutation. Le lendemain de notre départ , une bombe artisanale explosait aux Affaires Maritimes de Bayonne et ce fut le successeur d’Henri qui eut la peur de sa vie ! A Boulogne sur mer, tout se passa bien. Henri appréciait la droiture et la franchise des gens du Nord qui le lui rendaient bien. Après plusieurs années passées au quartier de Boulogne, Henri atteignait désormais l’apogée de sa carrière et son nom figurait sur la liste des promouvables au titre d’Amiral et on lui confia donc le quartier de Bordeaux, puis la Direction Générale de la côte Sud Ouest. Il vivait à l’hôtel de la Marine, sous les ors de la République et se reposait sur la compétence de ses Adjoints, se consacrant à représenter la Marine dans les nombreux cocktails et banquets organisés en ville. Il était arrivé aux étoiles dans un métier qu’il adorait, car il était amené à prendre des décisions et jouissait d’une liberté d’action que peu de fonctions procurent. Cela correspondait tout à fait à son caractère indépendant.

Il n’avait qu’une parole et connaissait par coeur le poème de Rudyard Kipling qu’il essayait de mettre en pratique chaque jour. « tu seras un homme mon fils ». Il aurait aimé avoir un garçon,pour pouvoir lui inculquer ses valeurs.Mais il avait un caractère emporté qui le mettait dans de violentes colères. Je parlais peu avec mon Père, car je ne savais pas quoi lui dire et il s’intéressait peu à moi. Ce n’est qu’à l’âge adulte, lorsque je me suis intéressée à sa généalogie, que j’ai réussi à établir le contact. Il avait une nette préférence pour ma soeur et ne s’en cachait pas. Il étudia toutes les possibilités de la favoriser lors d’une future succession et, à chaque fois, je dus défendre mon pré-carré. Ma soeur lui ressemblait par son emportement et lui racontait volontiers ses problèmes de couple ou de travail. Il donnait beaucoup de conseils à sa fille aînée, sans voir que le monde évoluait et que nul ne peut se permettre de juger la vie des autres. Malgré tout, il a laissé de lui l’image d’un homme sincère et droit, profondément humain, et les messages de condoléances affluèrent de toute la France et au-delà, lorsqu’il disparut le 15 avril 2008.

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