Les noces d’or

Nous étions en 1960. Ce dimanche-là, Pépé, Mémé et moi  étions conviés à assister  à une messe très spéciale. La Tante Joséphine et le Tonton François fêtaient leurs noces d’or en grande pompe.Ils s’étaient mariés en Janvier 1910 et cette année, ça faisait 50 ans que durait leur vie commune.Tonton François était le demi-frère de Pépé et, pour l’occasion toute la famille se rassemblait pour assister à une grand-messe bretonne .

Nous avons traversé le bourg, à pieds bien entendu, et nous sommes rendus à Croaz churé (prononcer Krochur) où nous avons rejoint les autres invités devant la maison de nos hôtes. La maison était bien trop petite pour nous accueillir tous,alors nous sommes restés dehors dans la rue pour saluer les innombrables cousins qui  avaient fait le déplacement . La Tante Phine est apparue dans son plus bel habit de velours noir brodé de perles, arborant fièrement sa plus belle coiffe de dentelle blanche à quatre ailes, soigneusement amidonnée. Elle donnait le bras à  François qu’elle avait épousé 50 ans auparavant et à qui elle avait donné cinq enfants. Je ne me souviens pas d’avoir vu le Tonton François aussi bien habillé en d’autres circonstances ! Costume sombre et chemise en flanelle, Phine lui avait imposé une élégance à laquelle il n’était pas habitué . « Oh, gast ! brao è Fanch hiriou ! » (bon sang, François est beau aujourd’hui!) entendit-on murmurer…

En bonne organisatrice, Phine nous a demandé de former un cortège en tête duquel venaient l’un de ses petits fils, Henry H. et son ami Pierre P. qui jouaient respectivement du biniou et de la bombarde. Le cortège a remonté lentement la rue de Scaër jusqu’à l’église paroissiale. Les invités devisaient joyeusement et les riverains sortaient sur le pas de la porte pour applaudir les joueurs. Monsieur le recteur de Guiscriff guettait l’arrivée du cortège et avait ouvert la grande porte de l’église pour laisser passer ses ouailles.Biniou et bombarde se sont tus quand l’orgue a commencé à jouer et le choeur des Religieuses a entonné des cantiques bretons. La messe n’était que musique. Henry et Pierre avaient choisi les morceaux les plus beaux et les chants traditionnels qui plaisaient aux vieux mariés. Pendant la messe, ces derniers ont renouvelé leurs voeux de terminer leurs jours côte à côte et ce fut un moment très émouvant pour toute l’assemblée. A cette époque , peu de couples encore pouvaient espérer atteindre leurs noces d’or et c’était une chance d’avoir trouvé le conjoint idéal en un temps où le divorce était interdit.

Après la communion et le « Ite, missa est », un nouveau cortège s’est formé sur le parvis de l’église et les participants ont fait le chemin en sens inverse jusqu’au domicile de Phine et François. Là un buffet campagnard était organisé, un vrai buffet campagnard avec une  table qui regorgeait de victuailles, de cidre et de vin rouge. Nous, les femmes, étions serrées au coude à coude mais à l’autre bout de la grande table, les hommes prenaient leurs aises et levaient leur verre en se souhaitant bonheur et longue vie. Tout était prévu pour faire un festin, surtout la charcuterie, puisque l’un des fils du couple était le charcutier du village, et personne n’est sorti de table avec faim, loin s’en faut ! Au dessert, des vocations sont nées grâce aux effluves d’alcool . Des chanteurs en herbe ont ressorti de leur mémoire des chansons anciennes qu’ils ont interprétées avec plus ou moins de succès -plutôt moins que plus d’ailleurs, tant certains chantaient faux! Les conversations allaient bon train et les adultes égrenaient les souvenirs du temps jadis, de sorte que les enfants ont eu l’autorisation de sortir de table et d’aller jouer dans le jardin derrière la maison. Pierre, le Talabarder et Henry le joueur de biniou surveillaient nos jeux et entretenaient leurs instruments en vue de la sérénade.

Quand vint le soir, les musiciens ont joué une gavotte et un jabadao et les vieux mariés ont dansé sous le regard mi-amusé mi-envieux des jeunes de la famille. La musique s’entendait fort loin, mais aucun riverain n’aurait songé à protester ni à se plaindre. Chacun comprenait qu’un jour aussi exceptionnel devait être fêté et la tolérance était de mise entre voisins. La lune était « lemm » ce soir là, brillante et tranchante comme une lame de couteau et nous a raccompagnés à travers le bourg jusqu’à la maison.Je la suivais des yeux en tenant la main de Pépé et Mémé . Pour moi,tout n’était que joie et bonheur malgré la fatigue de cette longue journée. Joseph et Catherine devaient encore attendre 9 ans avant d’organiser eux aussi une  fête pour leurs noces d’or, mais maintenant tout était possible. Le destin leur donna raison…

Publicités

Une réflexion sur “Les noces d’or

Répondre

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion /  Changer )

Photo Google

Vous commentez à l'aide de votre compte Google. Déconnexion /  Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion /  Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion /  Changer )

Connexion à %s