Souvenirs d’enfance – La ferme

Trois familles occupaient la ferme du château de Kernoal. Lorsqu’on sortait de l’allée, la grande cour commune faisait l’effet d’une clairière. Les poules , les coqs, les oies, les jars les paons et les paonnes picoraient en toute liberté le grain que les fermiers jetaient à heure fixe à la volée. Les granges étaient ouvertes et tous les volatiles entraient et sortaient à volonté, nullement effrayés par le passage des humains.
Sur la gauche se trouvait la maison noble du « château » que la famille Dorven avait cèdé à Mimi Rodallec et à son mari, monsieur Cozanet. C’est eux qui entretenaient la magnifique allée de châtaigniers, de hêtres et de sapins. Des chênes pluri-centenaires fournissaient les glands dont les cochons étaient friands .Les châtaigniers et les marronniers permettaient de récolter de gros fruits charnus dont les bogues éclataient en touchant le sol, à moins qu’un coup de vent ne les laissât tomber sur la tête des passants. Devant chez Mimi s’ouvrait un champ bordé par l’allée et qui descendait en pente douce jusqu’au lavoir de » pont-braz » et s’étendait à perte de vue jusqu’à Stanken Vorc’h. Des troupeaux de chêvres et de moutons paissaient jour et nuit sans crainte d’être attaqués par quelque bête malfaisante. De temps en temps les animaux rentraient d’eux-mêmes à la bergerie. Au printemps des ouvriers procédaient à la tonte des moutons et toutes les femelles rentraient au bercail pour mettre-bas les chevraux et les agneaux. Toutes ces petites bêtes qui têtaient leur mère étaient un spectacle dont on ne pouvait pas se lasser.
Mais nous passions peu de temps chez Mimi Rodallec bien qu’elle fût d’agréable compagnie, car elle était très occupée et ce n’est pas chez elle que nous venions en visite. En fait, nous allions chez Marie Trévarin et Jean Duigou. Chaque semaine nous venions chercher une douzaine d’oeufs et une motte de beurre. Parfois, dans les grandes occasions, nous achetions aussi un poulet, choisi par Marie parmi les pensionnaires du courtil. Mémé achetait en général deux kilos de beurre pour « faire » la semaine; mais comme nous n’avions pas de réfrigérateur, il fallait le saler dès le retour à la maison. Chacun sait que les Bretons sont de grands consommateurs de beurre salé et sel permet la conservation du beurre doux ..Lorsque nous arrivions, Marie Trevarin barattait la crème, assise sur un tabouret de bois, sur le seuil de la laiterie. Elle tournait à la main la manivelle de la baratte pendant un temps très long, puis transportait le beurre ainsi obtenu jusqu’à son domicile où elle posait sur la table le baquet dans lequel elle plongait une grande cuiller de bois pour façonner les mottes. Ma grand-mère avait apporté son propre saladier et recouvrait d’un torchon blanc le beurre doux tout frais. Il en sortait encore du « petit lait », et l’on posait le saladier dans le fond du panier avant de reprendre notre promenade. Quelle qu’ait été la chaleur de l’été, le beurre ne « tournait » pas.
J’aimais par-dessus tout regarder Marie préparer la pâtée des cochons, leur repas du soir, en quelque sorte. Dans un grand baquet de bois, la fermière avait versé des pommes de terre qu’elle avait cuites, des patates dites « impropres à la consommation humaine » parce qu’elles ne sont pas belles à voir et elle les avait broyées à l’aide de lames de métal. Elle mélangeait à cela les épluchures de divers légumes et les restes de table des humains et n’oubliait jamais de verser dans la mixture du « gros lait »que les truies et leurs petits adoraient. Il fallait les voir courir vers les auges et manger à n’en plus pouvoir en criant de plaisir! La porcherie sentait mauvais, mais les porcs disposaient d’un vaste enclos où ils pouvaient se promener lorsqu’ils ne sortaient pas . Au printemps et en été on les trouvait dans le pré jouxtant la ferme, allongés à mi-ombre et savourant leur liberté. C’était un élevage « à l’ancienne » où le respect de la vie animale était préservé. Les poules entraient et sortaient de la maison en gloussant sans aucune gêne, même si Marie tapait parfois dans ses mains pour leur dire « kiet ! » (va-t-en!), surtout quand elle avait des visiteurs. Elles nichaient dans la paille du fenil et chaque jour il y avait un oeuf frais. Mais il fallait toujours leur laisser un oeuf à couver pour qu’elles soient heureuses et pour peupler la basse-cour.
J’aimais cette ambiance campagnarde qui s’accomodait peu avec mes chaussettes blanches, car la cour était boueuse les jours de pluie et je sautais malgré tout les flaques pour aller caresser un petit chien qui restait enchaîné toute la journée à côté de l’écurie. Dans la journée, les chevaux étaient rarement dans leur box. Dans ces temps où il y avait encore peu de tracteurs, ils tiraient les charrues pour creuser les sillons dans les champs, où pour charroyer les récoltes. Les laboureurs suivaient leur rythme et le dimanche, hommes et bêtes faisaient relâche et venaient parfois au bourg, histoire de changer d’air. C’était une époque où le dimanche était appelé le « jour du Seigneur » et où le seul travail consistait à nourrir les animaux.
La troisième ferme de Kernoal (traduisez « chez Nouêl ») était habitée par la famille Brabant. Un paon magnifique règnait sur la basse-cour que l’on voyait depuis la route qui mène à Keryvarc’h et à Vilhuen. Le bâtiment d’habitation était triste, comme la fermière qui souriait rarement. Elle parlait peu. Son mari, plus accroc à la bouteille qu’au travail, semblait lui rendre la vie difficile. Un après-midi, tandis qu’en revenant des champs de Penroz il injuriait sa femme et Henriette, la servante, avec mes amies nous avons croisé leur chemin . Les deux femmes le précédaient sans lui répondre ce qui l’agaçait et il ne trouva rien de mieux que de baisser son pantalon au milieu de la route. Nous, les enfants, nous avons pouffé de rire en nous éloignant bien vite !Tout en restant civile, Mémé leur parlait peu. Mais les mares à l’entrée de leurs champs regorgeaient de tétards que je pêchais avec les autres enfants et que j’essayais de faire grandir (pauvres bêtes!). Dans les champs des Brabant il y avait de nombreux buissons où les oiseaux nichaient au printemps. Nous nous introduisions sans permission dans les champs, malgré les vitupérations et les menaces du propriétaire . Nous revenions avec des bouquets de digitales et de boutons d’or, tenant fièrement la boîte où nageaient les tétards.
Au retour de la ferme de Kernoal, Mémé salait immédiatement le beurre. C’était un rituel: dans la plus grande bassine en émail , elle déposait la motte de beurre frais et vidait le petit lait qui avait transpiré. Avec une longue cuiller en bois, elle écrasait et morcelait le beurre, puis, tenant le sel fin dans la main gauche et calant la bassine tout contre elle, Mémé arrosait lentement le beurre tout en le travaillant sans cesse pendant une vingtaine de minutes. Après quoi, elle procédait à la reconstitution de deux petites mottes de beurre. L’une serait prête à servir et enfermée dans le buffet ; la seconde, recouverte d’un linge blanc humide, resterait au frais dans le garde-manger grillagé de la cave, à l’abri des insectes. Sur le dessus de chacune des mottes on dessinait une croix ou un triskell. ça faisait joli !
Jamais personne n’a été intoxiqué malgré le manque de date limite de consommation. Les oeufs pouvaient être gardés un mois sans problème, le beurre durait plus de quinze jours sans être rance, on faisait bouillir le lait tout de suite après l’achat, les yaourts n’existaient pas encore. Dans les fermes, les volailles mangeaient du bon grain, les vaches et les moutons passaient la journée aux champs et la nuit à l’étable. C’était une autre époque…

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5 réflexions sur “Souvenirs d’enfance – La ferme

  1. C’est une bien belle description – Lorsque nous avons quitté la Bretagne, mon grand-père envoyait à Maman du beurre salé – comme un gros cake – et non en mottes pour qu’il puisse voyager facilement !
    J’ai connu aussi la ferme, les poules en liberté … photos…
    Bonne soirée en compagnie d’autres souvenirs…

    Aimé par 1 personne

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