Ninon, ma Ninon…

Aujourd’hui, la grande chatte gris-perle a fermé ses grands yeux verts pour toujours.

Je l’avais croisée un jour près des ateliers et elle s’était approchée de moi, confiante et câline pour entamer une conversation. Elle parlait beaucoup, mettant des notes de velours dans sa voix lorsqu’elle était satisfaite et heureuse. Je ne m’en suis pas préoccupée immédiatement car elle portait un collier de cuir beige qui laissait penser qu’elle disposait du gîte et du couvert. Mais quand vint l’hiver, voyant qu’elle errait toujours à longueur de journée dans les environs, j’avais interrogé les riverains. A qui appartenait-elle et quel était son nom? On me signala qu’une vieille dame venait d’être expulsée de son logement quelques mois auparavant et que la Mairie l’avait relogée contre la promesse de ne plus accueillir de chat dans son nouveau logement, car ses anciens voisins s’étaient plaints .La grande chatte grise faisait partie des nouveaux chats SDF du quartier. Accueillant déja 1 chien et 3 chats dans mon appartement, je ne pouvais pas l’accueillir sans risquer de subir le même sort que son ancienne propriétaire. Je trouvai donc un autre moyen d’assurer son confort. Chaque soir, je déposais des gamelles près des ateliers et NINON – c’est ainsi que je l’avais nommée- était assidue à la soupe populaire avec son copain NIWI, un grand chat roux et blanc de toute beauté. Pour ne pas les laisser geler à l’extérieur, car la Mayenne a des hivers particulièrement rudes, j’avais fait desceller deux bouches d’aération donnant sur les sous-sols du bâtiment principal, là où les tuyaux de chauffage pouvait permettre à la faune errante de se réchauffer sans gêner personne. Seul le Maître-Ouvrier était au courant de ces arrangements. Pendant les vacances, je rémunérais une personne volontaire pour que mes protégés aient à boire et à manger. 

Ce manège dura plus de quatre ans, jusqu’au jour où je dus quitter mon poste. J’avais demandé l’aide du Maitre-ouvrier pour la mettre en cage à l’instant de mon départ définitif et ce n’est pas sans mal que nous avons réussi à enfermer Ninon dans une cage. C’est ainsi que je fis mon dernier voyage avec 4 chats côte à côte sur le siège arrière,et un chien sur le siège passager avant. Marlowe, Michou, Myriam et Ninon miaulaient à qui mieux mieux , le chien jappait pour répondre à leurs miaulements… il y avait de quoi perdre patience ! Mais quel bonheur de se retrouver tous dans le grand jardin de Bretagne et de trouver un logis confortable la nuit venue. Tout ce petit monde s’entendait bien et m’avait été d’une grande aide au cours des années où je réapprenais à vivre.

Ninon avait environ 18 ans aux dires du Vétérinaire. C’était mon dernier chat. Marlowe et Michou sont morts à deux semaines d’intervalle en 2012. Myriam a trouvé refuge chez une amie et Gigi, le petit chien est décédé en février 2014. Ce soir, la maison est vide, affreusement vide… mais je n’ai plus la force de m’occuper d’un animal ni de pleurer une disparition supplémentaire. Ciao, belle Ninon ! 

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Bonne fête maman !

Tu aimes la couleur bleu-marine ? alors tu as bien fait les choses. Ton visage est boursouflé et porte un masque comme celui des Rappetout. Qu’est ce qui t’a pris de vouloir sortir seule de ta chambre ? Le résultat ne s’est pas fait attendre et tu t’en sors avec 13 points de suture, une fracture du nez et peut-être une jambe brisée. Mais c’est vrai que tu n’as besoin de personne, tu nous le répètes assez souvent. Bonne fête maman, tu as gagné ta journée! je compatis…

Je déteste la plage

Je me suis toujours demandée ce qui pouvait pousser mes contemporains à exposer leur corps à demi-nu sur le sable. La plage est un espace public où il est de bon ton de ne pas paraître habillé, ce qui est contraire à tout ce qui est admis en règle générale. L’alignement de tous ces corps huileux me fait penser à une colonie de veaux marins qui se prélasse. Je n’ai rien contre les veaux marins, pauvres bêtes ! mais tous ces kilos de graisse rissolant au grand soleil manquent cruellement d’esthétique. Déja, lorsque j’étais enfant, l’idée de m’allonger sur le sable était insupportable., ça me grattouillait et me chatouillait partout et le sable dans les chaussures rendait la marche difficile . Avec la pudibonderie des enfants de cette époque, j’étais horrifiée de voir que certains parents laissaient leurs enfants jouer nus sur la plage. Si une telle chose était venue à l’esprit de mes Parents, j’en aurais été malade ! mais ma mère n’allait jamais au bord de l’eau. C’était notre père qui nous accompagnait et nous apprenait à nager. Contrairement à lui, je n’aimais pas l’eau salée qui rendait ma peau collante (du moins j’avais cette impression) et de plus, l’horreur était à son comble lorsque je buvais la tasse, ce qui était chose fréquente. Puis, quand venait l’heure de rentrer et qu’il fallait se rhabiller la mauvaise humeur me gagnait à l’idée qu’il fallait enfiler des vêtements propres sur un corps poisseux. Notre Père s’en amusait et me traitait de « chochotte », mais il était le seul à en rire tant qu’une douche salutaire ne m’avait pas « purifiée ». Dès l’adolescence j’ai cessé de fréquenter les plages, préférant rester sur les rochers et depuis ce temps je regarde chaque été ceux et celles qui osent s’exposer aux yeux de tous sans aucun complexe et qui ont la chance d’aimer le sable fin, le soleil de plomb et les brûlures des coups de soleil. Comment peut-on aimer la plage ?!

La musique

« Du plus loin que je me souvienne », comme chantait Barbara, la musique a toujours fait partie de ma vie. Sans radio, sans télévision, sans tourne-disques, nous n’avions pas accès aux chansons Parisiennes à la mode autrement qu’en écoutant chanter ceux que l’on appelait les estivants. On chantait beaucoup dans mes jeunes années, en travaillant, en promenade et en toute occasion. Je n’ai pas reçu d’Education musicale à proprement parler. La vraie musique qui a bercé mon enfance, celle qui, aujourd’hui encore, me prend aux tripes, c’est celle des binious et des bombardes. Mes aïeux ne connaissait qu’elle, avec ses sonorités aigrelettes et son mode mineur qui lui donnent quelque chose de plaintif . La musique de Bretagne, qu’elle soit traditionnelle ou rock (mais oui, ça existe. La langue bretonne s’adapte à tous les styles !) me transporte. On peut railler les défilés folkloriques et les « biniouseries », notre musique et nos danses valent bien celles des Indiens dAmérique ou celles des peuples d’Afrique. Mais il est de bon ton, à Paris , de rejeter les cultures régionales.

Ma grand mère Katell chantait beaucoup et très bien tous les chants traditionnels. De temps en temps elle entonnait aussi « étoile des neiges » de Line Renaud , la seule chanson française qu’elle ait apprise grâce à son fils Jean-François, qui l’avait entendu chanter par des camarades. Chez nous, il n’y avait pas de conservatoire, mais il y avait des choeurs magnifiques. Le Maître de chant était incontestablement le Recteur du village qui émaillait les trois messes dominicales de cantiques bretons. Ces chants religieux, composés par des prêtres ou des moines étaient de pures merveilles, tant dans leur mélodies que dans leurs paroles choisies pour relever le moral des pauvres gens. Les Paroissiens aimaient ces cantiques qui leur parlaient au coeur et les chantaient même en dehors des cérémonies tant ils s’adaptaient bien à la vie de tous les jours. Le patrimoine musical de la Bretagne est très riche et les enfants en étaient imprègnés dès leur plus jeune âge.

J’ai découvert les variétés en arrivant chez mes Parents qui disposaient d’un électrophone DUAL et d’une radio. Mais c’est avec ravissement que j’ai découvert un autre style de musique. La musique classique et la musique « légère » comme on disait alors. Les valses de Strauss, les concertos Brandebourgeois de Bach, les sérénades de Toselli et de Schubert etc… j’aurais pu rester des heures l’oreille collée au haut-parleur et j’apprenais par coeur le phrasé de chaque mélodie. Bien sûr, les chanteurs en vogue comme Dalida ou Enrico Macias avaient plus de succès auprès de mes amies, mais, peu importait. J’aimais toutes les musiques et j’aimais chanter. C’est ainsi qu’à 16 ans, malgré l’interdiction de Marie-Jeanne , ma mère, qui répétait à l’envi « passe ton bac d’abord », je me suis présentée au conservatoire de Boulogne sur mer pour y apprendre le solfège et le chant classique. Le Directeur du Conservatoire, d’abord surpris de voir arriver une adolescente, me fit confiance  et accepta de m’inscrire. La scène qui s’en suivit à la maison fut à la hauteur de ma désobéissance. Marie-Jeanne me menaça de représailles si je n’obtenais pas mon Bac, mais ne put  résilier mon inscription.

Pendant mon enfance je ne reçus aucune culture artistique. Dessin, peinture, sculpture étaient des arts dont j’ignorais tout, mais le patrimoine religieux de la Bretagne, offert à la vue de tous, à laissé de fortes empreintes en ma mémoire . Les grandes orgues et l’harmonium qui se prêtent si bien à la méditation, laissaient à l’enfant que j’étais tout le loisir de détailler les oeuvres d’art qui m’environnaient. Par la musique, j’ai appris à aimer la sculpture, puis la peinture, mais aussi le travail du bois réalisé sur le Maître-autel de l’église et dans le choeur. J’associais à chaque découverte un passage des mélodies du jour.

Rien n’a changé. Je reste une grande admiratrice des compositeurs de musique car, grâce à leur travail, des centaines d’enfants ont découvert comme moi le monde des arts et celui du rêve.

Mon amie Suzanne

nous a quittés pour toujours. Cette petite femme frêle et énergique avait un  caractère fort et une gouaille qui ne laissait personne indifférent. Jolie comme un coeur, toujours coquette, elle ne laissait pas paraitre ses 80 printemps. Grande amatrice de thé elle savait mieux que personne raconter la vie de sa ville devant une tasse du breuvage sacré et ne dédaignait pas de se laisser admirer par ses anciens soupirants, tout en décrivant avec force détails pourquoi elle ne les avait pas épousés jadis ou naguère. Un rien la faisait rire. Elle était née à Pont-Aven et connaissait tout le monde, de sorte que, sortir avec elle était une gageure, car il fallait s’arrêter tous les dix pas pour saluer telle ou telle personne. Elle m’avait présentée à tout le monde et je suis restée pour tous  » l’amie de Suzanne », car peu de gens connaissent mon nom. Cette femme, si pleine de vie, avait un énorme problème avec la nourriture. Elle parlait sans cesse de ce qu’elle avait mangé ou de ce qu’elle aurait voulu manger, et pourtant… elle ne mangeait pas. Son congélateur regorgeait de victuailles qu’elle distribuait autour d’elle, consciente qu’elle n’en ferait rien, car elle se contentait de thé et de pain sec. Son petit gabarit ne la prédisposait pas à être une grande dévoreuse, mais, après le décès de son mari, elle s’était laissée emporter par une forme de dépression  qui l’avait rendue anorexique. Notre amitié qui lui assurait de trouver ma porte toujours ouverte l’avait aidée à surmonter partiellement son chagrin, mais  tous ses voisins s’apercevait bien qu’elle dépérissait; à tel point que la femme du médecin lui apportait chaque jour des crêpes qu’elle distribuait ,comme le reste, à son entourage.

Suzanne se plaignait rarement  Il lui arrivait tout de même de me dire qu’elle avait parfois mal au dos. Jamais je n’aurais pu imaginer qu’il ne lui restait que trois mois à vivre ! Le médecin semblait rassurant…mais lorsqu’on lui a confié la pompe à morphine, j’ai compris qu’elle ne sortirait pas vivante de sa chambre d’hôpital. De fait, elle est morte deux jours plus tard. Le cancer des os ne pardonne pas .

…Perdre une amie comme Suzanne, c’est perdre une partie de soi. Aujourd’hui encore, lorsque je pense à elle, j’en ai les larmes aux yeux. Malgré notre grande différence d’âge, nous étions plus unies que deux soeurs. Elle , qui avait été élevée chez les Religieuses de Saint-Guénolé et qui n’avait jamais osé aborder certains sujets de conversation, me posait parfois des questions farfelues sur l’homosexualité ou sur des sujets libertins. La surprise passée, j’éclatais de rire. Comment? après deux mariages elle ne connaissait pas encore la réponse à ses questions ?? elle me regardait d’un air surpris. Ben non…elle n’avait jamais osé demander ça à ses conjoints…

Suzanne adorait Gigi, mon petit chien blond et Gigi lui rendait bien son affection. Parfois, l’hiver, quand elle n’avait pas le moral, elle  » empruntait » Gigi pour la nuit et dormait avec lui. Elle le faisait manger à table et, pendant la journée, Gigi avait droit à son fauteuil dans le salon. Certes, c’était un confort dont il ne disposait pas à la maison et Gigi avait fait de la maison de Suzanne sa résidence secondaire. Il y allait toujours avec entrain et, lorsque nous passions dans la rue, Gigi s’arrêtait systématiquement sur le seuil de la maison de Suzanne, sans jamais se tromper de porte.

Tous les deux m’ont quittée à jamais. Gigi a rendu l’âme un an après Suzanne, et moi…je reste là avec le souvenir de ces deux amitiés indéfectibles et éternelles.

Demain…

…est un jour différent…La maison va retrouver son ambiance dynamique et même électrique.  Nos vacances sont finies. J’ai longuement parlé à mon chat, pour lui expliquer qu’ une tornade va entrer dans la maison et que tout va reprendre vie comme avant. En guise de protestation, il a frappé plusieurs fois sa longue queue grise contre le parquet : nous étions si bien tous les deux !

un portrait de mon Père

Mon Père se prénommait Henri. C était un homme secret et  peu disert , dont l’abord était peu amène. Il parlait peu de lui même et de son passé, laissant à sa femme le soin de parler pour deux et de raconter les histoires qu’elle voulait à sa façon. Il était né à Fougères, en Ille-et-Vilaine le 23 novembre 1920, dans une famille de 5 enfants, dont il était l’aîné. Fils d’autre Henry et petit fils d’un immigré Italien et d’une brodeuse Lorraine, il passa son enfance en Ille et Vilaine, à SaintAubin du Cormier où vivaient ses Parents et ses grands Parents maternels.

Comme son père, Henri junior était grand, mince, élancé. Il avait les yeux très bleus, hérités, non pas du côté Lorrain, mais de son grand-père Italien né dans la Province de Belluno, région qui avait été pendant longtemps sous la domination Autrichienne. Mon père avait hérité de la prestance et de l’intelligence vive de son père et de la grande beauté de sa mère qui, entre nous soit dit, était loin d’être sotte. Sa haute stature et son air dominateur le faisaient remarquer partout où il passait.  Sous son apparente froideur, Henri junior cachait un tempérament chevaleresque. Doté d’une grande empathie, Il  était très attentif au monde qui l’entourait et savait se montrer secourable et même charitable à l’occasion. Si, à ses yeux, l’argent comptait peu, le statut social, en revanche revêtait une grande importance. Il avait une revanche à prendre sur la vie et souhaitait s’en sortir mieux que ses Parents.

Sa vive intelligence et sa mémoire phénoménale l’avaient fait remarquer  par le Proviseur du Lycée de Fougères .  Il était pensionnaire et Boursier d’ Etat,  mais l’Instituteur de Saint Aubin avait eu beaucoup de mal à convaincre la mère d’Henri à le laisser partir à Fougères, alors que beaucoup de jeunes garçons restaient à Saint Aubin pour obtenir leur Certificat d ‘Etudes Primaires, sésame qui leur permettait d’entrer dans la vie active à brève échéance. A une époque où les enfants issus des classes populaires étaient presque systématiquement orientés vers des études courtes, couronnées par l’obtention du Brevet Supérieur, et malgré l’indigence de sa famille, Henri fut orienté vers un cycle long et obtint un Baccalauréat A’ (Latin, math) . Il passait ses week-ends à Fougères, chez  ses Tantes, mais il ignorait les liens de parenté. Sa mère lui intimait l’ordre de se rendre le vendredi soir et en alternance, chez la « Mère Desbin » ou la »Mère Chartrain » et il y allait, content de ne pas rentrer chez ses Parents où trois petits frères envahissaient désormais l’espace. Il quitta donc le lycée l’année suivant l’obtention du Bac, mais ne put malheureusement pas entreprendre les études de médecine auquel le Bac A’ permettait d’accéder, car ses parents n’avaient pas les moyens de financer de longues études. Il s’était découvert depuis longtemps une passion pour les sciences et souhaitait trouver un travail dans ce domaine. Ce fut grâce à l’appui du Proviseur du Lycée de Fougères,Monsieur Jardin, qu’il fut embauché en qualité de Contrôleur sous contrat à l’Office des Pêches de Saint-Servan-Sur-Mer et ne fut donc plus à la charge de sa famille.

Un jour, il décida de rendre visite à sa Tante Maria, la soeur de sa mère. Maria avait été ouvrière à la laiterie de Saint Aubin du Cormier et s’était mariée à Lucien Talineau qui travaillait comme palefrenier au haras d’Hennebont. Elle avait quitté son travail pour suivre son mari qui conduisait souvent les chevaux du haras d’Hennebont dans d’autres haras, pour les saillies. En ce moment, Maria et Lucien séjournaient à Scaër, un bourg à la limite du Finistère et du Morbihan, chez Marie Bourgeon, une payse de L’oncle Lucien qui avait épousé un Scaërois. Dans le train qui reliait Lorient à Rosporden, une jeune fille aux grands yeux bleus monta à Quimperlé et n’hésita pas à engager la conversation. Marie-Jeanne lui apprit qu’elle venait d’être nommée Institutrice à Kerjulien, près de Guiscriff et qu’elle se rendait chez ses Parents, puisque désormais elle quittait le pensionnat de Quimperlé. Difficile de savoir ce qu’ils se sont dit; toujours est-il que Marie-Jeanne proposa à Henri de venir le lendemain à la kermesse de Scaër et , de son propre aveu, il accepta avec joie. Ils se revirent donc presque chaque jour, tant que dura le séjour d’Henri à Scaër. L’oncle Lucien et la Tante Maria étaient ravis du choix de leur neveu, car Marie-Jeanne était fort belle et son métier d’Institutrice rajoutait à son charme.

Marie-Jeanne resta peu de temps à Kerjulien et , sur sa demande, le Rectorat lui proposa des remplacements à Hennebont où vivaient l’oncle et la Tante d’Henri  puis à Inzinzac Lochrist où les nièces de l’oncle Lucien, les Demoiselles Crabot étaient Directrices d’Ecole.  Marie Jeanne fut plutôt mal accueillie par sa future belle-famille car la mère d ‘Henri espérait qu’en sa qualité d’aîné , il lui apporterait une aide matérielle et financière pour élever ses frères et soeur. Or, Henri parlait maintenant de se marier et  le fait qu’il soit encore mineur, puisqu’il n’avait que vingt ans, ne leur laissait aucun moyen de pression. Il serait majeur bientôt et il était donc inutile de refuser leur consentement. Le mariage eut lieu à Guiscriff le 23 septembre 1941, un jour où règnait une chaleur estivale. Seuls le Père d’Henri et son frère Marcel assistèrent à la cérémonie. Jeannick Harnay s’était improvisée cuisinière et tout se passa pour le mieux.

Le travail reprit et l’année d’après, Marie-Jeanne demanda à se rapprocher de son époux et fut nommée à Saint Servan sur mer. Henri aurait pu se contenter de son métier de contrôleur des Pêches, mais , prenant exemple sur un ancien camarade de Lycée, il s’inscrivit à la Fac de Droit et travailla seul, le soir, pour obtenir sa licence. Avec l’aide morale de Marie-Jeanne, il obtint son diplôme et se mit à étudier les possibilités de promotion sociale. Justement, le Ministère de la Marine organisait un concours pour recruter des Administrateurs de l’Inscription Maritime. Il n’y avait que cinq postes offerts pour toute la France: malgré tout, Henri se présenta aux épreuves et ce fut un succès. Désormais il entamait une carrière dans la Marine Nationale et la Marine Marchande. Il fallut à nouveau se séparer, car l’école des Administrateurs prévoyait un voyage d’un an autour du monde ,à bord de la Jeanne d’Arc. Marie-Jeanne resta seule à Saint-Servan. Le stage terminé, Henri reçut sa nomination pour Oran, ville d’Algérie administrée par la France. Marie-Jeanne quitta son métier d’Institutrice pour suivre son conjoint.

L’adaptation fut difficile. Nouveau pays, nouveau climat, nouveau métier qui, dans les premiers échelons ne payait pas encore beaucoup, nouveau chef qui entendait bien formater le nouveau venu et nouvel état d’esprit qui était celui des Officiers de Marine dont les femmes épousaient le grade. Il aurait fallu donner des réceptions pour être bien noté, mais Henri s’y opposa. Il n’allait pas jeûner pour recevoir les autres en grande pompe ! le conflit s’installa donc et Henri préféra demander une mutation. Cette fois, on l’envoya à Dakar. C’était en 1950. Le port de Dakar avait besoin d’une nouvelle organisation et d’une réglementation officielle. C’était pain-béni pour ce licencié en Droit qui se spécialisa dans le Droit Maritime. D’autre part, l’Inscription maritime gérait tout ce qui concernait la pêche en mer et les thoniers Bretons étaient nombreux dans le port. Parfois, des accidents survenaient en mer et l’Administrateur devait organiser les rapatriements des marins. Bref, Henri était passionné par son métier. Il déléguait volontiers à ses Adjoints la gestion quotidienne , pour se consacrer aux grands projets. C’est ainsi qu’il dota le port de Dakar d’une  réglementation et qu’il était passé maître dans l’art de gérer les conflits entre les Armateurs et les Marins. Henri rendait des comptes au Ministère de la Marine et se rendait à Paris une à deux fois par an pour rencontrer Mademoiselle L. qu’il renseignait de vive-voix sur la situation du Sénégal. Tout en ayant de bons rapports avec les Africains, Henri était un fidèle serviteur de La France.

Suite à une promotion, Henri quitta le Sénégal en 1963. Il fut nommé à Bayonne, où son caractère affirmé le fit entrer en conflit avec les Basques et il quitta la ville en plein mois de janvier 1967, suite à une mutation »sanction » qui le nommait à Boulogne-sur-Mer, dans le Pas- de-Calais. Nous, les filles, nous suivions le déménagement et changions de lycée à chaque mutation. Le lendemain de notre départ , une bombe artisanale explosait aux Affaires Maritimes de Bayonne et ce fut le successeur d’Henri qui eut la peur de sa vie ! A Boulogne sur mer, tout se passa bien. Henri appréciait la droiture et la franchise des gens du Nord qui le lui rendaient bien. Après plusieurs années passées au quartier de Boulogne, Henri atteignait désormais l’apogée de sa carrière et son nom figurait sur la liste des promouvables au titre d’Amiral et on lui confia donc le quartier de Bordeaux, puis la Direction Générale de la côte Sud Ouest. Il vivait à l’hôtel de la Marine, sous les ors de la République et se reposait sur la compétence de ses Adjoints, se consacrant à représenter la Marine dans les nombreux cocktails et banquets organisés en ville. Il était arrivé aux étoiles dans un métier qu’il adorait, car il était amené à prendre des décisions et jouissait d’une liberté d’action que peu de fonctions procurent. Cela correspondait tout à fait à son caractère indépendant.

Il n’avait qu’une parole et connaissait par coeur le poème de Rudyard Kipling qu’il essayait de mettre en pratique chaque jour. « tu seras un homme mon fils ». Il aurait aimé avoir un garçon,pour pouvoir lui inculquer ses valeurs.Mais il avait un caractère emporté qui le mettait dans de violentes colères. Je parlais peu avec mon Père, car je ne savais pas quoi lui dire et il s’intéressait peu à moi. Ce n’est qu’à l’âge adulte, lorsque je me suis intéressée à sa généalogie, que j’ai réussi à établir le contact. Il avait une nette préférence pour ma soeur et ne s’en cachait pas. Il étudia toutes les possibilités de la favoriser lors d’une future succession et, à chaque fois, je dus défendre mon pré-carré. Ma soeur lui ressemblait par son emportement et lui racontait volontiers ses problèmes de couple ou de travail. Il donnait beaucoup de conseils à sa fille aînée, sans voir que le monde évoluait et que nul ne peut se permettre de juger la vie des autres. Malgré tout, il a laissé de lui l’image d’un homme sincère et droit, profondément humain, et les messages de condoléances affluèrent de toute la France et au-delà, lorsqu’il disparut le 15 avril 2008.

La maladie

La terreur des Paysans d’autrefois était de tomber malades. La maladie coûtait cher et on n’accordait au médecin qu’une confiance relative. Certes on l’admirait pour son savoir et sa disponibilité, mais il avait une fâcheuse tendance à vous envoyer très rapidement à l’hôpital et chacun savait que l ‘hôpital était  l ‘ anti -chambre de la mort. Personne ne songeait un seul instant que, si le médecin avait été consulté plus tôt, le patient n’en serait pas arrivé là ! pourquoi aurait-on dépensé des « gwennec » sans être absolument certain que l’on couvait quelque chose de grave ?

C’est ainsi qu’une année, ma grand-mère dût être hospitalisée en urgence à la clinique de Gourin, pour avoir trop attendu avant de consulter pour des problèmes gynécologiques. A-t-on idée de se montrer ainsi à un Docteur ?! il fallut toute l’insistance des femmes du voisinage pour que Katell consente enfin à se confier au Docteur Boucher, qui l’envoya immédiatement à Gourin. Le départ fut déchirant. Katell était convaincue de ne jamais revoir les siens et Joseph avait les lèvres qui tremblaient, certain qu’on envoyait sa femme dans un mouroir. Tous deux gardaient en mémoire ce que racontaient leurs parents: les mauvais traitements subis par les pauvres hères livrés aux mains des « bonnes soeurs » qui dispensaient les soins dans des salles communes où ne règnait aucune « privacy » et où l’hygiène était sommaire. Eux, les pauvres qui ne parlaient presque pas le français, avaient entendu maintes fois l’histoire racontée par le cousin Jean Scoazec qui avait du porter assistance en Beauce, à un ami atteint de gastro-entérite. A la « Bonne Soeur » qui lui demandait de quel mal souffrait son ami, Jean ne savait pas quoi répondre en Français, alors il avait opté pour un langage imagé, en espérant être compris. « clicli clacla zort he tilhad, ma soeur ! » avait il expliqué. Ce qu’on pourrait traduire par « clicli clacla, il a sali ses vêtements, ma soeur! » . Peu habituée aux onomatopées bretonnes, la religieuse avait été prise d’un fou rire , ce qui avait vexé les deux amis.

Joseph et Katell n’avaient donc qu’une confiance limitée en la médecine. Allait-on comprendre la malade? allait-elle comprendre ce qu’on allait lui dire ? l’urgence fit qu’elle se rendit quand même à la clinique. Après tout, elle restait en Bretagne. Gourin n’était qu’à quelques kilomètres de Guiscriff et elle trouverait bien quelqu’un pour lui traduire le discours du médecin. En entrant dans la clinique,Katell fut très surprise de l’accueil aimable qui lui fut réservé et la chambre où on la mena n’avait rien à voir avec les chambres dortoirs de jadis. Le confort moderne était arrivé jusqu’à Gourin et la surprise fut totale. Combien allait-elle payer tout ce confort ? « ne vous inquiétez pas, Madame, lui dit l’infirmière, la Sécurité Sociale prendra tout en charge ». De mieux en mieux…..était-ce possible ? Katell était rassurée, elle pouvait maintenant dire son chapelet et se préparer à recevoir l’extrême onction, ce que le Médecin lui refusa.  « vous n’avez donc pas confiance en moi ? » lui dit-il. Katell n’osa pas répondre qu’elle avait encore plus confiance en Jésus Christ et se tut.

L’opération se passa très bien. Dans sa chambre, Joseph l’attendait et, lorsqu’il constata que Katell était vivante, je vis une grosse larme rouler sur sa joue. Pas un mot ne fut échangé entre les deux époux, mais tout l’amour qu’ils ressentaient l’un pour l’autre tranparaîssait dans les regards qu’ils échangeaient.  Pour l’enfant que j’étais alors, il ne faisait aucun doute que ma grand-mère allait survivre à l’opération, mais c’était bien la première fois que je voyais pleurer mon grand-père et j’en fus toute chavirée. La seconde et dernière fois que je le vis pleurer, ce fut lors de mon départ définitif de Guiscriff qui fut un drame pour mes grands -parents comme pour moi.

En quittant la clinique,Katell remercia chaudement toute l’équipe qui avait su la comprendre. Comment n’y avait-elle pas pensé plus tôt ? les infirmières aussi parlaient le breton et ses desiderata étaient exaucés aussitôt, d’autant plus qu’elle n’était pas exigeante. Le « Seigneur » l’avait sauvée, c’était certain et sa foi s’en trouva renforcée pour le restant de ses jours. De son côté, Joseph retrouva le sommeil, sa Katell était revenue saine et sauve. hohoho!! à Gourin il y a de bons Docteurs !!! il allait pouvoir raconter ça à Jean Scoazec  .

Bonne fête Maman !

Dimanche je vais faire l’effort d’aller te voir . C’est la fête des mères et, même si tu as été mère malgré toi,je te dirai en arrivant: » bonne fête maman ». Tu vas me remercier du bout des lèvres avant de me reprocher d’arriver trop tard, parce qu’à trois heures de l’après-midi, tu es fatiguée et tu veux dormir.. Et puis, après avoir demandé où sont tes vêtements et si je suis allée à Guiscriff, tu vas me dire de partir parce qu’il fait nuit. Je ne me ferai pas prier , parce que je n’ai rien à te dire et que tu n’as rien à me dire. Tu ne t’es jamais intéressée qu’à toi et à ton nombril et, depuis des années déja, tu as oublié le nom de tes petits-enfants, à l’exception d’un seul: celui qui te valorise aux yeux des autres parce qu »‘il est Maître de Conférences à la Sorbonne. Les trois autres comptent pour des prunes. Je me souviens encore du jour où, lors d’un repas de famille, tu as avoué fièrement que tu ignorais tout du métier que j’exerçais, parce que ça ne t’intéressait pas de le savoir. Ah, bien sûr, je ne me mettais pas en valeur en racontant mes histoires au travail, mais tout de même…il y a de cela plus de trente ans et tu avais tous tes esprits à cette époque !

Bonne fête maman…sur l’air de Bonne fête Paulette de Guy Bedos  ! je plaisante, je souris, mais au fond, je trouve ça triste. On n’a qu’une mère et tu es la mienne. Je t’aurais aimée toute autre, mais personne n’a le choix de sa famille et je ne t’en veux pas, car tu as toujours pensé avoir raison…pour tout. Tu ne t’es jamais remise en cause. Il t’arrive d’avoir une phrase presque gentille du genre  » fais attention à toi…ne tombe pas malade! » mais aussitôt tu ajoutes « sinon qui s’occupera de laver mon linge? et qui viendra me voir ? » . Ben oui, bonne fête maman ! je vais quand même d’apporter un petit paquet de chocolats dont tu vas te barbouiller les mains et le museau. C’est ça , être adulte. c’est pouvoir dire bonne fête à une personne que vous regardez avec compassion, et sans rancune en vous disant au fond du coeur que vous auriez pu l’aimer.

Bonne fête Maman !