un cadeau inattendu

Courbée sous le poids de ses quatre-vingt- trois hivers, Monique a monté les cinquante marches qui montent jusqu’au seuil de ma maison. Elle avait en main un énorme bouquet de Lys blancs et d’iris mauves qu’elle tenait à m’offrir absolument. Qu’avais-je fait pour mériter ce présent magnifique ? quelque chose qui, aux yeux de ma  vieille voisine, a beaucoup de valeur: je nourris chaque jour les chats errants qui passent dans le quartier ou qui élisent domicile dans les environs. Toutes les femelles sont systématiquement stérilisées, de sorte que le nombre de chats ne s’accroît plus. Mais nous avons nos fidèles félins, ceux qui attendent chaque jour la soupe populaire et qui partagent volontiers leur territoire et leur gamelle avec les nouveaux arrivants. Monique les aime, ces chats ! ils dispensent un peu de douceur et apportent la vie dans sa maison. Elle se prive un peu chaque jour pour leur acheter de quoi manger, car sa maigre retraite ne lui permet ni de se chauffer en hiver , ni de se nourrir convenablement. Mais ses chats lui apportent la chaleur physique et morale et elle pense, bien sûr au jour où elle ne sera plus là pour s’en occuper. Alors, hier, elle a voulu me remercier de bien vouloir l’aider.

Ce présent , venu tout droit de son jardin, m’a ému. En échange, je lui ai donné des boîtes pour ses protégés et une petite somme pour l’aider à finir le mois. Je mesure tout l’effort qu’elle a fait pour monter jusqu’à chez moi, elle qui souffre tant! je ne demandais rien et je lui aurais donné la même chose , comme chaque mois. L ‘Amitié de ma voisine représente beaucoup. C’est rare de s’entendre si bien avec tous ses voisins et j’ai beaucoup de chance de recevoir des fleurs et tant d’autres petits présents. L’émotion qui a suivi la surprise a été témoin de ma joie . Merci les chats !!!

Maison de Retraite

L’autre jour, j’interpellai une soignante qui rendait une petite visite à chaque pensionnaire de la Maison de Retraite pour voir si tout allait bien. Elle parlait à haute voix à un Monsieur qui, ceinturé sur son fauteuil roulant, voulait sortir pour rendre visite à sa Maman…. A plusieurs reprises cet homme avait tenté de  s’enfuir; persuadé que sa Maman l’attendait à la maison. Alors on l’a équipé , comme tant d’autres pensionnaires, ,d’un bracelet electronique et , lorsque l’alarme retentit on entend dans les couloirs et les escaliers le claquement des sabots des personnels soignants qui volent au secours de la brebis égarée. Je pensais naïvement que cet homme était malheureux, car c’est l’image que nous avons, nous, les gens autonomes des pauvres vieux placés de force dans les maisons de retraite.

Mais l’aide-soignante m’a rassurée. Non, les gens qui perdent l’esprit ne sont pas malheureux, car ils ne s’en rendent pas compte. Ils vivent dans leur monde bien à eux et revivent leur jeunesse, oubliant systématiquement tout ce qui les entoure. La boucle de la vie est bouclée. Bien sûr, le spectacle de toute cette « misère » n’est guère attrayante, mais beaucoup seraient déja passés de vie à trépas s’ils étaient restés chez eux. Quand la famille les place, c’est qu’ils sont déja plus que mal en point, alors, bien sûr, le spectacle n’est pas réjouissant…pour nous, les visiteurs ! Beaucoup de résidents n’ont jamais de visite, car les enfants sont partis travailler au loin et ne reviennent que rarement . C ‘est pourquoi des équipes de bénévoles arpentent les couloirs et les salles en proposant leurs services pour une promenade, une partie « crêpes », un petit bal d’antan ou…la messe. Lorsqu’il fait beau, les volontaires partent en promenade dans le mini-car de la maison de Retraite. Et tout le petit monde chante en choeur les chansons d’autrefois, les chansons de sa jeunesse.Les sourires sont sur tous les visages. Ah! qu’il faisait bon vivre autrefois ! Se plaisent-ils  dans leur chambre médicalisée , la plupart des Résidents disent que oui; certains  y trouvent un confort qu’ils n’avaient pas chez eux. Ne les faites pas parler du présent, car ils vous oublient  dès que vous franchissez la porte. mais parlez-leur d’autrefois, de leur enfance, du temps où ils étaient jeunes et beaux. C’est l’image qu’ils gardent d’eux-mêmes. Leurs amours de jeunesse revivent, même si parfois, les souvenirs s’emmêlent un peu. Certains se tiennent pas la main, retrouvant ainsi leur conjoint disparu. D’autres retrouvent leur « doudou » et le tiennent serré contre eux toute la  journée et ça suffit à leur bonheur…

Plus notre vie s’allonge, plus nous leur ressemblerons dans quelques années, car nos enfants seront partis bâtir leur vie ailleurs et , contraints de travailler jusqu’à un âge avancé, ils ne pourront pas s’occuper de leurs vieux Parents. Reste à savoir si nous serons accueillis dans une structure capable de nous traiter de façon décente et humaine. Notre gouvernement ne semble pas faire une priorité des lieux d’accueil du troisième âge. C’est vrai que le » mariage pour tous » mettait fin aux malheurs du plus grand nombre. A chacun ses priorités !

Marie-Jeanne, ma Mère

Je suis une mauvaise fille, de celles qui pensent que nous n’avons qu’une seule mère et..HEUREUSEMENT ! pourtant, je suis maman moi aussi et depuis de nombreuses années déja.  J’étais heureuse de le devenir et mes enfants comptent encore pour moi plus que tout au monde. Jamais , durant toute mon enfance et mon adolescence, je n’ai imaginé un seul instant qu’il pouvait exister dans mon entourage, des femmes qui avaient vécu la maternité comme un calvaire et c’est en toute sérénité que j’ai mis au monde mes  deux premiers enfants . Le troisième, hélas, n’a pas survécu.

De ma tendre enfance, je garde un souvenir idyllique . Ces dix années passées à la campagne chez mes grands-parents et dont j’ai longuement parlé dans mes précédents récits, étaient des années de bonheur et de liberté. Certes, les démonstrations d’affection étaient rares. On ne s’embrassait pas pour rien car dans le monde frustre des paysans de Bretagne, il aurait semblé mièvre d’exposer ses sentiments d’affection aux regards de tous, mais la langue bretonne est riche d’expressions poétiques et pleines de tendresse et je sentais dans le regard et la voix de mes grands-parents l’amour incommensurable et l’entière confiance qu’ils me portaient. Nul besoin d’aide au travail scolaire. De toutes façons , quasiment analphabètes, Katell et Joseph auraient été bien en peine pour m’aider. Mais c’étaient de merveilleux enseignants de la vie au quotidien qui me transmettaient leur courage, leur optimisme, leur humour face à l’adversité,  la valeur et le respect du travail, les principes de base d’une vie saine et équilibrée, le respect de la parole donnée et les bases de l’écologie moderne. Combien d’enfants de nos jours savent encore lire les nuages dans le ciel et prévoir le temps du lendemain ? combien d’entre eux connaissent les légumes et l’art de cultiver un petit potager ? à ceux qui se voient offrir un animal pour Noël, apprend-on encore le respect de la vie animale sous toutes ses formes ?Tous ces enseignements, je les dois à mes grands-parents qui avaient une foi indestructible en leur bonne étoile malgré leurs conditions de vie, pauvres et précaires. Quelques leitmotivs ponctuaient leurs discours moralisateurs : « pas riches, mais propres » donnait une place secondaire à l’argent et aux biens matériels qui en aucun cas ne devaient être mal acquis. Il y avait aussi « avant d’être capitaine, il faut être matelot »,( avant de commander, il faut savoir obéir et apprendre le métier) etc… Leur école était rude, mais elle était saine et humaine. On n’avait pas grand chose, mais on le partageait avec plus malheureux que soit.

Pas de dépression dans ce monde de Paysans. On vivait au rythme de la nature et du soleil, une vie calme et équilibrée, où chacun prenait le temps de peser ses actes avant d’agir. « oh ma Doue, disait Katell, c’est pas la peine de te presser comme ça. Rien ne va s’envoler ! » et elle avait raison, les ennuis attendaient d’être résolus et les joies pouvaient être savourées sur un temps plus long. Mes grands-Parents me parlaient souvent de ma mère, leur fille. Depuis le décès de leur fils en Indochine en 1946, ils n’avaient plus qu’elle, Marie-Jeanne. Elle était leur fierté .Elle était très belle et aurait pu trouver à se marier dans le village . Mais, Katell avait d’autres ambitions pour sa fille , et lorsque Joseph venait à penser que c’était du gâchis d’entretenir une fille à étudier au lieu de travailler comme la plupart des autres filles de son âge, Katell lui tenait tête en espérant que l’avenir lui donnerait raison. A force de sacrifices, ils avaient donc réussi à  garder Marie-Jeanne à l’école et, après avoir obtenu le Brevet Supérieur  à l’Ecole Primaire Supérieure de Quimperlé, elle avait obtenu son CAP d’Institutrice. L’Institutrice de ces années d’après-guerre était un personnage important dans les villes et les villages. Beaucoup de gens étaient encore analphabètes et, souvent, après la classe, les Instituteurs aidaient les gens du cru dans leurs démarches administratives . L’Instituteur laïc représentait la République dans toute sa rigidité et son comportement de chaque jour faisait de lui une référence. Il se devait d’être droit, honnête, profondément anticlérical et tout entier voué au service de l’Etat. L’instituteur ne pouvait pas fréquenter n’importe qui, sous peine d’être sanctionné par sa hiérarchie et de compromettre sa carrière et, souvent, par crainte d’être jugé et sanctionné, tant par ses pairs que par la population locale, l’Instituteur laïc ne fréquentait que ses semblables et, avec eux, formait une caste à part, celle des lettrés du village.

Il m’arrivait parfois de me demander pourquoi je ne vivais pas, comme ma soeur, avec mes Parents, mais Katell m’expliquait que mes Parents travaillaient beaucoup et que le climat de l’Afrique ne me convenait pas. En conséquence j’étais en Bretagne pour mon bien, pour ma santé et cette explication me suffisait. Je ne voyais mes Parents que tous les trois ans, lors de leurs vacances en Métropole. Ma soeur, de cinq ans mon aînée, était pour moi un personnage déroutant, dont le caractère et la mentalité me fascinaient. Nous n’avions rien en commun, hormis une ressemblance physique prononcée. C’était une enfant de la Ville et moi un…rat des champs ! la campagne l’ennuyait car elle ignorait tout des jeux que notre imagination de petits campagnards inventait à chaque instant.  Je trouvais normal, puisque c’était ma « grande soeur » que nos Parents lui accordent un certain  « droit d’ainesse ». Lorsqu’elle venait en vacances Je recherchais sa compagnie , car elle savait un tas de choses que je ne savais pas. Elle me racontait sa vie en Afrique et ses problèmes auprès d’une mère dépressive et toujours à cran, qui ne vivait que pour son métier d’institutrice. J’écoutais sans trop comprendre car c’était une situation à laquelle je n’avais jamais été confrontée et dont j’ignorais tout. Malgré cet attrait de la nouveauté pour l’une comme pour l’autre, nous restions, ma soeur et moi, deux « filles uniques », dont l’éducation était très différente et les caractères complètement opposés.

Je ne sais toujours pas si Joseph et Katell connaissaient les problèmes de santé de leur fille, ses problèmes de dépression en particulier et, s’ils les connaissaient, les avaient-ils compris ? pas sûr….L’année de mon entrée en 6ème, alors que je pensais rejoindre le pensionnat de Gourin avec toutes mes amies de l’école Publique, on m’annonça subitement que je devais rejoindre le groupe familial et vivre désormais avec mes Parents. Je n’avais pas été consultée et en moins de deux mois il me fallut me faire à l’idée que j’allais partir vers une toute autre vie.  On m’emmena pour la première fois chez le coiffeur qui coupa mes longues anglaises blondes et mes cheveux se mirent à friser instantanément. Je dus changer de look et porter les anciennes robes de ma grande soeur ainsi que de longues chaussettes blanches. On m’acheta un beau sac-à-main en cuir vernis, mais je n’eus pas le droit d’emporter de souvenir de mon village. Je me souviens d’avoir beaucoup pleuré, hors de la maison. En s’en apercevant, ma mère railla ces larmes « déplacées ». Je devais être heureuse de vivre avec mes Parents ! malheureusement, pour moi, c’étaient presque des inconnus auxquels on me confiait de force, car si j’avais pu choisir, j’aurais préféré aller en pension comme toutes mes amies et rentrer au village en fin de semaine.  Passer d’une totale liberté à une vie encadrée à chaque instant ne pouvait qu’être difficile ! On me traitait comme une petite fille de dix ans et demi alors que, déja, les prémices de l’adolescence apparaissaient. J’avais besoin de rêve, de solitude; je découvrais la musique, les arts, les us et coutumes des Européens et des Africains, je ne comprenais pas pourquoi l’on m’interdisait de parler aux garçons, alors qu’à Guiscriff je parlais à tout le monde et surtout pourquoi je ne devais pas adresser la parole à une certaine frange de la population. Africains et Sémites étaient bannis de notre cercle d’amis. Ma mère ne tolérait personne chez nous et surtout pas mes amis qui…la fatiguaient…sauf s’il s’agissait des enfants de bonne famille qu’elle choisissait elle-même ! Mon corps aussi s’était transformé et, au lieu d’aborder simplement les sujets délicats, ma mère me dit simplement: »tu commences bien jeune avec les ennuis de la vie ! ». Je ne comprenais pas quels étaient ces ennuis, mais je ne pus rien en tirer d’autre. On ne parlait pas de ces choses-là ! Les choses de la vie qui étaient si naturelles à la campagne, devenaient subitement sales et déplacées. Il fallait se taire ou parler à voix basse. Les jeunes filles ne s’occupaient pas de » ça »…Notre mère était prude et éludait tous les sujets brûlants. Elle avait la gifle facile et l’on apprenait vite à rester sur ses gardes et à mesurer son discours.

Une enfant de dix ans ressent les situations sans pouvoir toujours les expliquer. Depuis le commencement de ma nouvelle vie en famille , je me sentais surveillée, épiée à chaque instant. Dès que je quittais la chambre, mon cartable et mon bureau étaient fouillés et tous mes écrits étaient surveillés. Notre mère ouvrait le courrier avant nous et nous remettait ou non le courrier qu’elle jugeait bon de nous remettre. Le reste était déchiré sans que nous ayons pu en prendre connaissance et sans même savoir qui nous avait écrit. Chaque jour, elle choisissait nos vêtements. Je ne portais que très rarement de nouvelles robes. Je me devais d’user les vêtements de ma soeur aînée, ce qui peut se comprendre dans un souci de bonne gestion et dans la mesure où ces vêtements étaient malgré tout de bonne qualité. Mais pour une adolescente qui aurait aimé suivre la mode des années soixante, ce choix « imposé » était loin de me satisfaire. Je me sentais Jeune fille et j’étais vêtue comme une enfant, ce qui créait en moi un fâcheux décalage.

Notre Institutrice de Mère, faisait passer son métier avant toute chose et ne quittait jamais son masque d’enseignante. Tout devait marcher au coup de sifflet, même à la maison. Les horaires du lever, des repas et du coucher étaient respectés à la lettre et il n’était pas question d’y déroger. a chaque retour de l’école, en fin de journée, ma soeur et moi, nous subissions un interrogatoire complet: avions nous été interrogées? sur quels sujets ? quelles notes avions nous obtenues ? qui avions nous rencontré dans la rue? de quoi avions nous parlé ? etc…je ressentais ces interrogatoires comme autant d’agressions . Jamais personne ne m’avait interrogée ainsi et aussi souvent et, loin de me pousser à la confidence, il se produisit l’effet inverse, je me renfermai dans mon monde et commença à mentir pour échapper à l’inquisition. Peu habituée au mensonge dont je n’avais nul besoin précédemment, il arrivait fréquemment que je me trahisse, ce qui provoquait de plus en plus fréquemment fureur et punition. On me citait l’exemple de ma soeur qui « racontait ses histoires, elle ! ». Oui, mais voila, moi je n’y arrivais pas !! elle était habituée à ces questionnaires, mais moi, je les trouvais trop inquisiteurs. On me reprenait sans cesse, sur le fond et sur la forme. Jamais de compliments, ni de remerciements. Nous étions toujours trop gauches, trop idiotes, trop mal attifées. Notre mère se posait en référence dans tous les domaines, aussi bien celui de la réussite scolaire (le CAP d’Institutrice équivalait presque au concours de l’ENA dans son esprit, tant elle l’avait trouvé difficile !) que dans celui de la réussite sociale, de l’élégance, du bon goût et j’en passe. Bref, elle exigeait d’être le centre de toutes nos attentions et notre unique modèle..

De dix ans à quinze ans, lors des réceptions, j’étais envoyée dans ma chambre, car les conversations des adultes ne me concernaient pas et surtout ma mère craignait que je parle. J’avais gardé cet accent du terroir Breton dont elle avait honte et je risquais de faire savoir  autour d’elle que ses parents étaient d’humble extraction, ce qui était pire encore ! je me sentais humiliée pour mes grands -parents, eux qui avaient tant fait pour elle, voila qu’elle en avait honte et qu’elle le disait. Bien sûr, il lui arrivait d’employer des locutions bretonnes lorsque nous étions en famille, mais en dehors des 4 murs de la maison, on répudiait la Bretagne, sa langue et sa culture. On lui préférait le monde snob des Officiers de Marine de tous poils , dans lequel je ne me sentais pas à ma place. Les amis qu’on m’imposait m’ennuyaient. Je détestais les jeux de société et je préférais rester seule à lire ou à rêvasser. Pourtant, on m’invitait à dormir chez l’une ou l’autre de mes » amies » pendant que leurs parents, comme les miens jouaient au bridge des soirées entières. Je ressentais ça comme une punition !  Je n’étais pas d’une nature triste, loin s’en faut et toutes les occasions de rire étaient bonnes. On me collait danc une étiquette de « tête-en-l’air », de jeune écervelée, alors qu’au fond de moi s’éveillait déja un malaise qui ne me quittera qu’à l’âge mûr. Comme beaucoup d’adolescentes, j’écrivais quelques poèmes et j’aimais les chansons d’amour. J’aimais la musique plus que tout et la lecture aussi; car j’y trouvais le rêve dont j’avais besoin.

L’école ne me posait pas de problème. L’école de campagne de Guiscriff m’avait inculqué des bases solides qui m’ont permis d’obtenir le baccalauréat avec un an d’avance. Les préoccupations scolaires se concentraient sur ma soeur qui, à force d’être sollicitée et dénigrée dans son travail de chaque jour et dans ses résultats avait frôlé le fiasco dans ses études secondaires. Mai 68 était arrivé à temps pour lui permettre d’obtenir le bac. L’année suivante, je quittais définitivement la maison-mère pour vivre enfin ma vie, au grand dam de mes Parents, pour qui la réussite d’une vie ne pouvait s’envisager sans argent. Pour moi qui rêvait de bonheur et de liberté, je me rendais bien compte que j’étais influencée par la mentalité bourgeoise de ma famille, au point de sacrifier mon grand amour de jeunesse pour partir à la recherche d’un confort matériel qui plairait à mon entourage. Bien vite, pourtant, je fis à nouveau volte-face, préférant un Prince Charmant sans-le-sou mais cultivé à un bonheur matériel illusoire avec un jeune homme trié sur le volet et bien sous tous rapports . Pour Marie-Jeane « l’Amour c’était de la merde ‘ (sic!), seuls comptaient l’argent et les honneurs. Je ne pouvais pas me mettre au diapason. Tous ses plans échaffaudés pour marier ses filles à des Officiers de Marine avaient lamentablement échoué et elle m’en a beaucoup voulu d’avoir choisi un étudiant étranger, Italien sans le sou, issu d’un milieu ouvrier. Elle avait même réussi à monter contre moi mes oncles et tantes, dont je ne reçus aucun cadeau de mariage. Cette situation bénéficia une fois de plus à ma soeur qui se maria six mois après moi et récupéra tous les cadeaux des Parents et amis.

J’avais donc choisi ma vie, à mi chemin entre la pauvreté que j’avais côtoyée pendant ma tendre enfance et le luxe étalé à la table des Amiraux.Mais ,bien que n’ayant passé, somme toute, que sept ans chez mes Parents, je ressentais au fond de moi comme un perpétuel malaise, au point qu’une sévère claustrophobie se fit jour brutalement alors que j’avais plus de vingt ans et que j’étais déja mère de famille.  Après avoir été en opposition profonde et ouverte avec mes Parents, j’avais fait le premier pas pour me rapprocher d’eux, jugeant que mes enfants n’avaient pas à pâtir des différents familiaux. Je revoyais ma famille, mais je restais le « vilain petit canard » ingérable, celle qui avait « raté sa vie », la fille qui « n’aurait jamais rien », une « sotte qui ne saurait pas élever des enfants ». D’ailleurs, de même que personne n’avait assisté à mon mariage alors que j’avais pris soin d’inviter chaque membre de la famille, lorsque ma fille vint au monde, personne ne se déplaça pour savoir si j’avais besoin d’aide ou si l’enfant se portait bien. Nous vivions à cette époque dans une chambre meublée au sixième étage sans ascenseur et nos maigres revenus étaient entièrement consacrés à notre enfant, mais nous ne demandions d’aide à personne. On a sa fierté ! seule une tante de mon mari était venue d’Italie et tricotait sans relâche une jolie petite layette pour que le bébé ait du rechange. Une seule fois, au bout de six mois après la naissance de l’enfant, mon Père profita d’une visite au Ministère de la Marine pour monter prendre un café chez nous, puis il repartit au bout d’une heure. Ma soeur, elle, posa devant ma porte quelques disques vynils qui m’avaient appartenus, mais se garda bien de frapper. Ses Parents le lui avaient interdit…J’étais une pestiférée… De même, lorsque mon fils nacquit et que , tout heureuse je décrochai le téléphone pour annoncer la bonne nouvelle à mes Parents, ma mère me répondit sèchement : »comme si tu avais besoin d’avoir des gosses !!! ». D’un coup, la journée faillit s’assombrir, mais il en fallait plus pour m’abattre …ON avait déja prédit l’échec de mon mariage et mon futur divorce . Dès le premier jour, mon jeune époux fut pris à part par sa belle-mère qui lui dit textuellement: « mon cher, cette propriété n’est pas pour vous. Elle est pour MC et JL- (ma soeur et mon beau-frère) . Quarante ans plus tard, cette phrase est restée fameuse, sachant que les heureux destinataires des biens ont divorcé, contrairement à nous, et que ma soeur n’est pas en mesure de garder la propriété. Mais les dés ayant été jetés un peu tôt, je refuse également de m’accaparer ces biens qui ne m’étaient pas destinés . Pourtant, ma mère avait tout essayé pour m’éloigner de son héritage. Toutes les solutions avaient été envisagées pour m’obliger à rester dans l’indivision en favorisant ainsi ma soeur ainée. Mais à chaque fois j’avais balayé d’un revers de main les propositions qui m’étaient faites. Il était bigrement évident qu’il y avait du favoritisme et que ma mère n’avait qu’UNE SEULE FILLE, l’aînée ! elle lui confiait tous les pouvoirs et me tenait éloignée de toutes les informations.

Après avoir moi-même plongé au 36° dessous de la dépression nerveuse, surbookée dans mon travail, mère anxieuse, femme ambitieuse cherchant à valoriser les qualités intellectuelles de mon mari que je jugeais trop modeste par rapport à ses capacités réelles (l’avenir m’a donné raison!), je connus les affres des services psychiatriques. Depuis plusieurs années, j’avais plongé dans la généalogie de ma famille.On me cachait quelque chose ! Je ressentais le besoin de savoir qui étaient mes ancêtres, ceux dont on avait oublié le nom. Les surprises ont été nombreuses, mais n’ont pas répondu à ma question. Pourquoi m’avait-ont toujours tenue écartée du cercle familial ?

Après bien des années, la réponse est venue de Marie-Jeanne elle même. Ce jour là elle se moquait de ma claudication due aux séquelles d’une hémorragie cérébrale.  » Tu ne peux pas marcher comme tout le monde, me dit-elle ? chez nous, personne ne marche de travers comme toi! « . Sachant que cette fois, la réflexion avait été faite devant la femme de ménage, car Marie-Jeanne adorait avoir un public pour balancer ses méchancetés. » Non, je ne peux pas marcher autrement et si tu avais eu, toi aussi une hémorragie cérébrale, tu n’aurais pas pu non plus marcher mieux que moi !  » – « oh, une hémorragie ? dis plutôt que tu avais trop bu ! me lança-t-elle ». Je m’en allai en claquant la porte, sachant qu’elle avait horreur de faire trembler les vitres. Je revins peu de temps après avec quelques provisions puisqu’elle ne se déplaçait plus et je m’assis dans la cuisine. Elle était près de la fenêtre et monologait.

« Je vais vous flanquer toutes les deux à la porte si vous venez me donner des ordres chez moi . J’ai dit à ta soeur de s’occuper de tout. C’est elle qui va gèrer les comptes et ça ne te regarde pas; Tu n’as rien à faire chez moi à part fouiller dans mes affaires. Ah, ton Père m’a bien eue autrefois ! je ne voulais plus d’enfant, moi. Une ça suffisait. J’étais trop fatiguée, mais il voulait un garçon et tu es arrivée. Heureusement que ta grand-mère a bien voulu de toi, parce que je ne pouvais pas m’occuper de deux enfants et dans ces cas là, on ne peut pas compter sur les hommes pour aider. Avoir deux enfants pour repeupler la France, c’est bien, mais ça ne fait pas faire des économies ! et la femme est crevée ! j’ai travaillé toute ma vie* pour m’en sortir et avoir de l’argent. C’était bien plus simple de transmettre tout le capital à une seule fille. Je ne sais pas à quoi pensent les hommes…moi, en tout cas, je ne voulais pas de deuxième enfant ». Je tenais là la réponse à toutes mes interrogations, à tous mes pressentiments. Ma mère ne m’aimait pas, ne m’avait jamais aimée ! J’aurais du m’en douter, mais c’était si énorme pour moi que j  ‘ avais refusé cette évidence. Elle avait institué ce »‘droit d’ainesse » pour ma soeur, car elle même et mon Père aussi étaient chacun l’ainé de leur fratrie et il leur semblait donc normal doublement de favoriser l’ainée des deux soeurs. Et puis l’ainée des filles avait toujours vécu à leurs côtés. Marie-Jeanne l’avait élevée, façonnée, endoctrinée et moi, j’étais restée rebelle et contestataire, opposant à toutes ses décisions un jugement critique. Nous n’étions pas du même monde. Remettre en cause les décisions de ses Parents est un affront et j’osais affronter.

Maintenant tout était clair et, dans mon esprit, chaque élément rentrait dans une case. Je retrouvais mon équilibre, car, contrairement à ce que l’on pourrait penser, le plus difficile était de ne pas pouvoir mettre un nom sur ce malaise permanent. J’en étais arrivée au suicide et je m’étais retrouvée à l’hôpital psychiatrique,pleine de culpabilité latente, alors qu »il m’était impossible de lutter contre ce genre de préjugés. Elle n’a jamais rien su de mes doutes ni de mes souffrance. Elle Seule pouvait souffrir, être malade. Je ne l’intéressais pas. Elle ignorait tout de mon métier,de mes souffrances, de ma vie. Elle ne parlait que de ses souvenirs, de son métier, de sa vie et ressassait sans cesse des histoires cent fois entendues que j’écoutais en silence. Il fallait qu’elle soit le centre de la conversation, le centre de toutes les attentions. Elle se disait sensible…oui certes, elle devait l’être envers elle-même et n’était généreuse que pour le plaisir d’étaler sa richesse. Marie-Jeanne adorait être servie. Elle ne parlait pas des Africains, mais des » Nègres » qui la servaient !! oubliant que ses Parents, eux aussi avaient été toute leur vie les Nègres de leurs employeurs ! Tant de mépris transpirait dans ses propos que c’était à peine supportable, mais nous n’avons qu’une mère et Marie-Jeanne est la mienne. Je me suis résignée à la prendre telle qu’elle est . Il y a longtemps que je ne me rebelle plus, son grand âge m’en empêche.Je la regarde avec pitié ! Pourtant, parfois je pense que jamais elle n’est venue me voir au cours de mes 4 mois d’hôpital, alors que j’étais entre la vie et la mort. Jamais non plus elle n’a rendu visite à son mari qui est mort seul à l’hôpital de Quimper. J’étais moi-même en fâcheuse posture et seule ma soeur allait lui rendre visite. Henri avait compris que sa femme ne l’aimait pas et je crois qu’il en a beaucoup souffert .Lors des précédentes hospitalisations, je quittais précipitament mon travail que je sois dans le Val de marne ou en Mayenne pour pouvoir accompagner mon père, ce grand cardiaque, à qui elle refusait un lit médicalisé à domicile, préférant le laisser dormir dans un fauteuil pour ne pas défaire l’harmonie de sa chambre !! un tel monstre d’égoïsme est rare. C’est l’image que je garderai d’elle et je la regarde pleurer sur son sort sans en être émue le moins du monde.

Je pense toutefois qu’on ne nait pas égoïste à ce point, mais qu’on le devient. Marie-Jeanne rêvait d’une revanche sur la vie et elle l’a obtenue, par son métier et par son mariage. Son métier lui convenait. On peut donner des ordres aux enfants et ils obéissent. Marie-Jeanne aimait qu’on lui obéisse. Et puis elle avait épousé Henri, un très bel homme dont la carrière a fini aux étoiles. Elle avait donc aussi l’argent. Mais un seul point l’a rendue amère. Elle n’a pas épousé l’homme qu’elle aimait. Son cousin Jean, son premier amour…Joseph s’était opposé à cette relation et à ce mariage entre cousins germains. Mais Marie-Jeanne y a pensé toute sa vie, sans jamais l’avouer. Jean et sa femme venaient chez mes Parents passer des vacances, mais rien n’était plus pareil. Quant à Henri, mon père, son mari, elle lui a pourri la vie jusqu’à son dernier jour, refusant de croire qu’il était gravement malade. elle avait ces mots charmants en nous parlant de lui de son vivant « Fais attention à ton père, n’oublie pas que c’est le tiroir-caisse !!! ».

J’arrêterai-là l’étalage des vérités, car tout est dit. Tu peux disparaître, Marie-Jeanne, je ne te pleurerai pas ! Tes amis ont disparu,et  ceux qui sont encore en vie te fuient. Nous, tes filles, nous t’accompagnerons jusqu’à la fin par simple humanité, comme on le ferait pour n’importe quelle autre personne âgée, mais  désormais  je te regarde avec commisération car tu es une pauvre vieille qui n’a jamais connu d’autre amour que celui de toi-même. Peut-être suis-je une fille ingrate qui n’a pas su apprécier le confort matériel que tu m’offrais et qui a préféré une vie sans décorum. Je n’ai pas toujours suivi tes préceptes et j’ai fait la part des choses pour adapter ma vie en me détachant de toi. Tu ne m’aimes pas mais je n’en souffre plus. Si j’avais eu l’intelligence de m’en rendre compte plus tôt , ma vie en aurait été transformée et je n’aurais eu aucun scrupule à voler de mes propres ailes, sans crainte de te décevoir. Mais voila…il m’a fallu de longues années pour couper le cordon ombilical ! Pourtant, Marie-Jeanne, de nous deux, c’est toi qui es la plus à plaindre. Non, je ne t’embrasse pas…jamais! d’ailleurs tu as si peur que je te contamine, que tu me tends ton front ou tes cheveux pour que j’y pose un baiser. Jamais tu ne m’as autorisée à t’embrasser sur la joue, car je pouvais défaire ton maquillage, disais-tu ! alors, je te serre la main en partant. Quel amour de Mère !

* Marie-Jeanne n’a travaillé que 15 ans, mais à l’entendre ces 15 années valent une vie entière !

CES MÈRES TROP « AIMANTES »

Les mères trop aimantes ou abusives

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Loin des débats culturels, confessionnels ou idéologiques, il n’en reste pas moins que certaines mères, et ce pour de multiples causes, sont des mères « abusives ».

À l’inverse de la « good enough mother » (voir Winnicott), la mère abusive contraint son enfant – le plus souvent son fils – à être un prolongement d’elle-même. En psychanalyse, certains parlent de l’importance phallique qu’elle possède – enfin ! – complexée par une castration naturelle.

La mère abusive est exigeante, mais elle est aussi inconsciente du caractère anormal de son amour. C’est presque toujours en toute bonne foi que la tyrannie affective maternelle entre en jeu. L’amour maternel abusif est captatif, elle ne peut comprendre ni satisfaire correctement les besoins de l’enfant. Elle agit le plus souvent à contre-temps sur le plan éducatif. Elle a tendance à interpréter comme des offenses contre elle les erreurs que l’enfant fait sans malice…

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Près de la Porte-aux-vins, à l’ombre des remparts

j’ai pu te regarder et retrouver tes yeux. Qu’allais-je pouvoir te dire et comment t’aborder ? je ne suis pourtant pas timide, ni délurée. Il me fallait trouver un prétexte valable et tu me l’as fourni en parlant un peu fort de cette architecture dont tu ne savais pas l’histoire. j’ai pu ainsi m’immiscer dans votre conversation et, puisqu’elle était là, l’autre, la détestée, j’ai raconté aux deux un peu de mon savoir. Pour te regarder, simplement, et t’entendre, pour emplir ma mémoire de ta présence aimée, j’aurais été capable de rester là cent ans assise sur cette chaise en sirotant un thé. Mais l’été fut trop court et nous coupa les ailes. Tu repartis sans bruit et sans moi,  mais avec elle, me quittant pour longtemps , peut être pour toujours. Je vis du souvenir de ces instants d’amour…Merci, très amusant de jouer les amants cachés comme à quinze ans!

« La ci daremm la mano… »

Là tu as pris ma main, en cachette, l’air de rien en passant; mes pas suivaient les tiens; je regardais ailleurs, je voulais sans vouloir; mon chien trainait un peu, je ne le forçais pas. Comment avons-nous pu ressentir cet éclair en ces quelques secondes? j’étais électrisée.

Un rendez-vous furtif, des baisers échangés, des caresses d’amour, des étreintes et…plus rien, rien qu’une voix lointaine et des mots d’espérance. Peut-on vivre d’espoir lorsque les années passent, si rapides et si sombres? Etait-ce un au revoir? un adieu? nulle réponse…La patience est vertu, mais sommes-nous vertueux? j’ose encore en rêver comme à un idéal, tout en sachant fort bien que j’accentue mon mal. Ton image est mon rêve, ta voix ma symphonie et le goût de tes lèvres me revient chaque nuit. Ai-je l’âge de rêver? de croire au grand amour? Non, ça, c’est pour les autres qui n’ont pas d’autre vie ! nous avons fait la nôtre comme nous avons pu; inutile de courir après le temps perdu ! et pourtant, comme une jouvencelle, je m’accroche à l’image de mon Prince. Et c’est elle qui m’aide à affronter les chaos de la vie. Si l’image s’efface et que la voix se tait, je sais bien qu’à mon tour aussitôt je mourrai.

examen de conscience

Pour avoir écouté les conseils de mon entourage, pour avoir satisfait les exigences d’un statut social imaginaire, pour avoir eu la faiblesse de laisser mon esprit être façonné par l’attrait des richesses et , confiante , avoir cru aux valeurs morales des hommes, j’ai perdu à jamais mon unique raison de vivre.  Qui aurait pu me dire qu’il existait autour de moi des personnes « toxiques » alors que je leur vouais une entière confiance ? Pas de rancune, ni de rancoeur, non…rien que du mépris, profond…insondable!Image 

ECCE HOMO…

ECCE HOMO...

Il est parfois salutaire de laisser parler ses entrailles au risque de sembler ridicule à l’Etre aimé.
Bientôt 45 ans d’amour. Je voudrais élever un piédestal à celui qui a fait preuve de tant d’intelligence, de bonté et de courage dans sa vie.
Je t’aime Bru !

Pourquoi a-t-il fallu …

que je revoie ces photos qui me font si mal ? tout un passé si présent que l’émotion me submerge et que le jour de Noël s’achève par des larmes ? Avoue que tu as fait exprès de me briser le coeur, avoue que tu as fait exprès d’être si beau qu’il m’a été impossible de t’oublier, si digne d’amour que, tel un élastique, tu m’as ramené vers toi à travers les années. Merci d’être là.