La Fête Nationale

La Fête Nationale avait une grande importance au sein de notre famille. Pour mes Grands-Parents maternels, c’était le jour qui honorait le Soldat et, par conséquent, tous les jeunes gens de la famille qui avaient, volontairement ou non, versé leur sang pour la France. Certains avaient été appelés au contingent, d’autres avaient été des engagés volontaires pour défendre des causes qui n’étaient pas les leurs, mais en lesquelles ils croyaient.

Pour mes Parents, c’était la Fête de la République et de l’Armée qui étalait sa puissance au pas cadencé. Mon Père qui était un Officier portant la double « casquette » de la marine nationale » et de la « marine marchande », passait en revue les troupes à chaque évènement, en compagnie du Préfet et d’autres Personnalités influentes

Il était hors de question de manquer un seul défilé du 14 Juillet ! Nous, les filles, nous restions scotchées devant la radio, puis plus tard,devant la télévision jusqu’au jour où, étudiantes, nous avons pu nous rendre sur les Champs-Elysées pour  » fêter, voir et complimenter l’armée française » comme le disait si bien une ancienne chanson. L’admiration que notre mère vouait aux Saint-Cyriens remontait à ses premières amours. Que de fois nous a-t-elle parlé de son cousin Jean si beau avec son casoar ! et puis, notre Père portait si bien ses tenues d’Officier de Marine! Hélas, nous étions deux filles destinées à être épouses et mères …Mais tout espoir n’était pas perdu: l’une de nous épouserait peut-être un Officier. Qui sait ?

Chaque année le feu d’artifice était tiré sur le port, et du haut de notre balcon nous étions aux premières loges. Je n’ai jamais aimé les feux d’artifice: leurs détonations m ‘ effrayaient lorsque j’étais enfant puis, avec le temps, j’ai pu constater que ces spectacles ne servaient à rien sinon à terroriser les animaux et les bébés. Chaque année les pétards causent des dégâts et des blessures: mes propres enfants en ont été victimes.

Le meilleur moment du 14 Juillet, c’était le bal populaire. A mon époque c’était encore un bal musette où l’accordéon était roi. Les jeunes gens n’hésitaient pas à inviter les filles et à les raccompagner chez elles si elles le souhaitaient. Les navires avaient débarqué leurs « pompons rouges » qui s’en donnaient à coeur-joie et aucune jeune fille ne faisait tapisserie.J’avais la permission de minuit, car le bal avait lieu sur les quais, et du balcon, mon père pouvait surveiller mes faits et gestes. Ignorant cela, mes jeunes et charmants cavaliers m’offraient danse après danse qui une glace, qui un soda. Puis venait l’heure de rentrer et, à leur grand étonnement je déclinais l’offre qu’ils me faisaient de me raccompagner. Je n’avais pas osé leur dire que mon Papa était un gradé de la marine et , pour ne pas passer pour une vilaine petite bourgeoise, j’avais raconté qu’il était boucher. Pourquoi cette profession plutôt qu’une autre ? sans doute parce que je n’ai jamais eu d’attirance pour ce métier ! Au pas de course je rejoignais les Affaires Maritimes toutes proches, à l’heure dite, comme Cendrillon. J’avais en poche des noms et des téléphones que je m’empressais de détruire , mais je gardais en tête les musiques et les visages et…quelques mots doux.

Souvenirs de jeunesse – L’élégance

Ma mère était une très jolie femme et ne le savait que trop. Elle se posait en modèle du savoir-vivre et de l’élégance et, quelque soit l’heure à laquelle on la surprenait, elle apparaissait parfaitement coiffée, dans des vêtements de satin et de soie aux couleurs somptueuses qui la mettaient toujours en valeur . Ses robes étaient toutes faites sur mesure et elle ne se fournissait que chez des couturiers de renom. Une à deux fois par semaine, elle se rendait chez sa coiffeuse -visagiste, à qui elle imposait une réalisation à son goût. Rien d’ostentatoire dans son maintien, c’eût été vulgaire ! Les messieurs qui passaient à la maison lors des invitations privées ou officielles lui faisaient souvent des compliments dont elle était très fière. Elle aimait les arts et les objets de valeur qu’elle savait repérer au premier coup d’oeil.

Nous, ses filles, nous étions deux godiches ! malgré tout le mal qu’elle se donnait pour nous inculquer le bon goût, nous nous obstinions à vouloir nous habiller comme des filles de bas étage, et, en tout cas, nous aurions souhaité pouvoir nous confondre dans la masse des gens de notre âge. Les conflits étaient fréquents; Notre mère choisissait les tissus et les modèles des vêtements que nous allions porter. Elle décidait aussi du jour où nous changerions de robe dans la semaine et assortissait nos pulls et nos chaussures, nos sacs à mains et nos manteaux.. Aucune discussion n’était tolérée. Nous étions chez elle et nous devions obéir.

Tant que j’avais vécu chez mes grands -parents, le régime était très souple et j’avais voix au chapître, dans la mesure de leurs moyens. On me laissait le choix des couleurs et, parfois même des modèles. A l’adolescence, le choc fut brutal, car ce régime autoritaire m’était inconnu . Il est certain que nous étions, ma soeur et moi, mieux habillées que la plupart de nos amies, mais c’était justement là que le bât blessait. Nous voulions être comme les autres. Visiblement ce n’était pas possible et nous étions très souvent exclues des bandes que formaient les adolescentes de notre âge.  Une année, notre mère se mit en tête de renouveler notre garde-robe d’hiver et nous acheta à chacune un manteau « couture », magnifique. Pour moi, elle choisit un manteau bleu-marine et blanc très « petite fille modèle » et ce fut un moindre mal. La grande crise vint de ma soeur aînée qui avait jeté son dévolu sur un manteau gris alors que ma mère voulait acheter un manteau camel. A peine sortie du magasin, ma soeur éclata en sanglots et déclara qu’elle se sentait ridicule dans ce manteau couleur « caca d’ours »  ! De fait, lorsque nous arrivâmes au lycée, les réflexions des copines ne se firent pas attendre. » PCHHH! pourquoi tu achètes un manteau comme ça? c’est pas à la mode ! »  Mais ce qui comptait pour notre mère, c’était le jugement des gens de notre « milieu ». Nous avions une étiquette de « filles à marier » et notre habillement devait reflèter notre niveau social.  De même, les séances de coiffure obligatoires chaque samedi matin étaient un véritable supplice, surtout pour ma soeur, peu patiente de nature et peu portée sur la coquetterie. Elle était l’aînée, elle devait plaire et se marier la première….ainsi en avait décidé notre mère qui avait de grands principes pour tous les évènements de la vie.

Pour mieux mettre en oeuvre sa stratégie, notre mère invitait régulièrement à la maison des jeunes gens, en général des Officiers de Marine ou de l’Armée de Terre, armes pour lesquelles elle avait un faible. Mais notre manque de grâce et de collaboration faisait échouer toutes ses entremises et elle en était navrée. Les réceptions se succédaient, plus brillantes les unes que les autres, mais nous restions toujours plus que discrètes quand nous ne nous échappions pas. Il faut dire que la simple vue des galons du Papa refroidissait les ardeurs des jeunes gens les mieux intentionnés. Ils n’osaient pas s’approcher de nous et nous ne cherchions pas à nous rapprocher d’eux.

Les interdits étaient nombreux. Nous ne devions amener personne à la maison, ça indisposait notre mère. Nous ne devions féquenter que des camarades issus du même milieu social que nous. Nous ne devions pas nous inscrire dans une association, qu’elle soit caritative, confessionnelle, ou autre. Notre mère voulait avoir la haute main sur notre emploi du temps et des activités extérieures ne lui auraient pas permis de contrôler nos fréquentations et nos occupations. Nous ne devions pas sortir en tenue de sport. Nous ne devions pas recevoir de courrier sans le lui montrer. Nous ne devions pas accepter de cadeau sans son aval, ni faire de cadeau sans qu’elle l’ai choisi elle même .Et j’en passe…La liste est encore longue.

Pour avoir quelques bouffées d’air, nous étions obligées de mentir et de ruser, ce qui n’est jamais très agréable, surtout quand la supercherie est découverte. Mais nous organisions, ma soeur et moi,  une résistance passive, chacune à sa façon, car nous avions des caractères très différents. personnellement, je fuyais les conflits et je ne répondais ni oui ni non à un ordre donné et je faisais ce qui me plaisait ou presque. Alors que ma soeur préférait le conflit ouvert, permettant ainsi à notre mère de savoir ce qu’elle pensait et de l’influencer presque toujours.

Mais de toutes les leçons d’élégance qu’elle ait pu nous donner, celle qui a le plus porté de fruits est l’élégance morale, celle de l’attitude qui consiste à rester maîtresse de soi en toutes circonstances, à ne jamais hausser le ton pour assener un coup de Jarnac, à ne jamais blesser intentionnellement quelqu’un par l’insulte ou le mépris affiché. L’élégance qui consiste à sourire en toute circonstance et à garder pour soi ses sentiments profonds, car ces sentiments là ne doivent être dévoilés qu’à des Amis sûrs. D’aucuns ont pu penser que c’était une attitude hypocrite, car il est de bon ton, de nos jours, de laisser éclater son énervement au vu et au su de tous. Or, il n’en est rien. L’Elégance, c’est aussi épargner aux autres le désagrément d’un discours déplacé ou haineux en le remplaçant par des propos choisis plus modérés mais assenés avec force et détermination. Une attitude d’autorité souriante qui porte ses fruits en toute circonstance.

C’est ce que notre Mère a le mieux réussi dans l’éducation qu’elle nous a donnée et, pour cela -pour cela seulement- je l’en remercie.

souvenirs de jeunesse – un amour

Mais qui était ce jeune homme brun dont la beauté m’avait envoûtée? qu’avait-il de plus que les autres  sinon ses gestes lents et sa démarche un peu gauche ? ses cheveux noirs bouclés, ses yeux bruns ourlés de longs cils et des sourcils fournis que l’on nomme aussi « sourcils de jaloux », tout en lui était plus que parfait .Sa bouche  aux lèvres lisses parfaitement dessinée éclairait sa peau mate d’un sourire lumineux. Je suis tombée en extase, mais, sûr, il n’était pas pour moi, il était trop beau ! oui, nous avons dansé, mais ce n’était qu’un flirt innocent et sans lendemain. Naïvement, je croyais cela…Je me laissais aller contre lui dans les slows. La musique était trop forte…nous nous sommes tenu compagnie l’après-midi entière.

Tiens, mais c’est lui, sous le préau du lycée ! -Bonjour, ça va ? -oui. -On s’attend à la sortie ?

Jeunes Gens, faites attention! une amourette d’un jour peut grandir et ne jamais finir. Elle peut rendre la vie infernale à qui tente de la briser et à qui tente de l’oublier. Il est des amours qui ne finissent pas. Jamais!! j’ai essayé de rompre et d’oublier, tu as essayé de refaire ta vie, elle a essayé de te récupérer, nous avons eu beau faire, rien n’a effacé notre amour, vous  qui vivez près de nous, vous voyez bien que vous avez perdu la partie: quant à eux qui ont tout fait pour nous salir, nous faire souffrir, nous éloigner l’un de l’autre, l’enfer les attend. Je les y pousserai moi-même s’il le faut. Tu es là…tu es à moi !

Le Prince Charmant existe, je l’ai rencontré. Il mérite une tour d’ivoire. Méfiance…, les années, les vents contraires, la maladie, rien ne défait les liens de l’amour vrai. »

« Si j’aurais su, j’aurais pas allé danser… » ce dimanche là au Chat noir !

Souvernirs de jeunesse – Le monde du travail 7

Une nouvelle année scolaire recommença et celle-ci fut la plus difficile de toute ma carrière. Le nouveau Principal avait des idéees très arrêtées sur beaucoup de sujets , mais aucune expérience du métier. S’il se montrait rigoureux envers certains Personnels, il n’appliquait pas toujours sa politique de rigueur envers lui-même et se servait allègrement des matériels du collège à des fins privées.  De ce fait, sans aller jusqu’au conflit ouvert, nos relations étaient tendues, car je voyais les, finances du collège fondre comme neige au soleil et, sans pouvoir contrer les décisions de l’Ordonnateur, je faisais la sourde-oreille à beaucoup de ses desiderata.  Le Principal avait refusé son logement de fonction. Il habitait aux portes de Paris et trouvait presque honteux d’avoir été nommé dans une  banlieue populaire. Il me pressa donc d’emménager dans le nouveau collège pour pouvoir suivre l’avancement des travaux de construction , la livraison des mobiliers et l’aménagement des lieux. Parallèlement, il m’avait fallu programmer le déménagement de l’ancien collège, trouver les déménageurs, faire dégazer les cuves de fuel, revendre le fuel restant, payer les factures et fermer la structure des préfabriqués. Tout cela en négligeant le moins possible la comptabilité générale et le service de paie. Tandis que le déménagement du collège était en route, je faisais également déménager mon propre appartement pour venir habiter sur place. Rien n’était encore terminé et les nouveaux locaux étaient pleins de poussière et de gravats. J’obtins du Chef de chantier le nettoyage du rez de chaussée de mon nouvel appartement car je n’avais pas d’aide à domicile et je ne voulais pas poser mes meubles sur un sol aussi sale. On m’envoya un manoeuvre avec une shampouineuse…c’est avec consternation que je le regardai évoluer…Tandis qu’il lavait le carrelage, il marchait derrière sa machine sur le sol mouillé avec de grosses chaussures pleines de terre ! lorsqu’il repartit c’était plus sale qu’avant et je dus tout laver à nouveau. Je ne dis rien au chef de chantier pour ne pas porter préjudice au manoeuvre, mais j’étais épuisée ! le Principal règlait ses problèmes pédagogiques, l’Adjoint ne règlait rien du tout et se croisait les bras, le Conseiller d’Education avait disparu chez sa nouvelle maîtresse. Seule ma Secrétaire était fidèle au poste et faisait ce qu’elle pouvait pour filtrer les appels téléphoniques qui pleuvaient. Fournisseurs de matériels, fournisseurs de la demi-pension tout le monde cherchait à obtenir une part de marché. Je dus passer tous les nouveaux contrats de viabilisation, de téléphone, de sécurité et j’en passe. Je n ‘en dormais plus tant j’avais peur d’oublier quelque chose. La Commission de Sécurité passa deux fois pour autoriser l’ouverture du Collège et, pour comble de chance, le jour même de l’ouverture, les services Vétérinaires departementaux se sont annoncés dès le matin  et m’ont fait les gros yeux car l’ouvrier d’entretien passait par la cuisine pour rejoindre son atelier ! mauvais point pour moi…le Vétérinaire  revint sans prévenir une semaine plus tard pour voir si ses consignes étaient appliquées. Cette fois je m’étais fait comprendre des Personnels…

Un beau collège tout neuf est le fleuron d’une ville etce fut le Maire qui choisit son nom. Puis vint le moment de l’inauguration. Là encore, il fallut tout prévoir pour la réception des Personnalités.Le Préfet devait être présent,Le Président du Conseil Général venait avec son escorte, le Maire avec sa suite et l’Inspecteur d’Académie, flanqué d’un ou deux chefs de Service, devait représenter le Recteur. Nous étions le 18 juin et l’inauguration avait lieu le lendemain, jour où ma fille devait fêter ses vingt ans. Je n’avais pas le temps de m’occuper des miens et chaque journée me semblait trop courte. Je rentrai chez moi pensant avoir tout organisé, lorsqu’à 19 heures environ, je m’aperçus que j’avais oublié de pavoiser le Collège ! horreur… J’avais acheté deux écussons aux couleurs de la République et trois petits pavillons, mais pas de grand drapeau et, de toutes façons qui allait fixer les écussons à cette heure là ?! je perdis soudainement pied et me mis à pleurer à chaudes larmes , puis je fus prise de nausées et restai assise sur un banc au milieu de la cour, en plein désespoir d’avoir failli à ma mission.

Pour une fois, mon mari rentra avant la nuit et, affolé par mes angoisses, alla chercher à l’atelier une perceuse et la grande échelle , s’arrangea pour fixer les deux écussons sur la façade et planter les trois pavillons du côté de la rue, puis téléphona à un Collègue pour obtenir le prêt d’un drapeau français le lendemain matin. Je ne gèrais plus ma fatigue et je sentais que je m’enfonçais lentement dans un état second. J’étais désormais incapable de me concentrer sur une tâche, même simple. Tout devenait insurmontable, même l’obligation d’aller au travail. Je ne supportais plus les obligations, je ne supportais plus ma famille, je fuyais les gens et je m’enfermais en moi-même. Je ne mettais pas encore de nom sur ce mal et je niais mon état lorsque mes Collègues me conseillaient de me mettre en congé de maladie. Pourtant je plongeais dans la dépression nerveuse, ce fameux « nervous breakdown » dont on parle tant. J’avais besoin de repos, de calme, mais peu de gens le comprenaient. Mes enfants ne posaient pas de problème particulier. ma fille passait son DEUG et mon fils venait de réussir son bac et d’être admis dans une prépa militaire, mais j’étais leur seul référent, car mon mari partait tôt et rentrait très tard et là encore il me fallait être présente. Or, je l’étais de moins en moins, non par mauvaise volonté mais parce que j’étais dans l’incapacité totale de réagir. Cette année là, je remis en cause toute ma carrière et toute ma vie. Depuis des années j’aspirais à une autre vie et cette obsession était revenue à la surface plus vive que jamais. Mon ménage passa bien près de l’abîme. Lire la suite

Souvenirs de jeunesse- le monde du travail 6

Lorsqu’au bout de quatre années de Secrétariat de Direction je décidai de changer de cap professionnel, il me sembla logique de me diriger vers la gestion. Je connaissais très bien le fonctionnement des établissements scolaires mais aussi celui des instances supérieures et parallèles, pour avoir exercé au Rectorat et au CNDP. Je fus nommée au collège D., sur la même commune, et j’en fus ravie. Je connaissais mon prédécesseur sur le poste et je savais qu’il me laissait une situation saine. Le Principal m’accueillit fort aimablement. C’était un homme courtois, un peu « vieille France » et plein d’humour. En même temps que moi, un Principal -Adjoint venait aussi d’être nommé et le contraste entre ces deux hommes était saisissant. Cheveux très noirs visiblement teints, talonnettes de six centimètres et voix de stentor, le nouvel Adjoint ne brillait pas par sa culture et encore moins par son humour. Le fait que je sois la seule femme dans une équipe masculine, m’attira de sa part dès l’abord des plaisanteries graveleuses. Le Conseiller d’Education n’était pas en reste. D’ailleurs l’Adjoint et lui se connaissaient de longue date et se plaisaient à se remémorer leurs frasques communes . Leurs méthodes éducatives étaient…particulières . Pour attirer la sympathie et l’admiration des adolescents, le Conseiller d’Education leur montrait sa souplesse en sautant en ciseaux par dessus la grille du collège, leur montrant de ce fait le chemin de la liberté! les élèves qui étaient très observateurs s’étaient rendus compte que le livre que feuilletait le CPE pendant les heures de permanence renfermait un journal dont les photos étaient interdites aux mineurs et s’empressèrent de rapporter ce fait hilarant à leurs Parents. Bien entendu, le CPE nia farouchement et l’incident fut clos. Mais les Surveillants accomplissant la quasi totalité du travail, ce Monsieur s’ennuyait et décida un jour d’installer un téléviseur dans son bureau. Après tout, je n’étais pas chargée de Surveiller le chef des Surveillants et je ne m’en serais sans doute pas aperçue si, un soir, un Agent du Service Général n’était entrée dans mon bureau pour me raconter sa dernière mésaventure. Lors du balayage des bureaux la partie métallique de son balai avait touché un fil électrique à nu qui traînait à terre et il s’en était suivi une étincelle et un dégagement de fumée. L’Agent avait eu très peur. J’allai donc sur place pour voir quel était ce fil qui traînait, prête à incriminer l’Ouvrier d’entretien. En fait, c’était un branchement sauvage fait par le CPE pour son téléviseur planqué dans une armoire en bois ! En quarante ans de métier, je ne me suis mise en colère que deux fois et ce jour là ce fut la première fois. Il était invraissemblable qu’un Educateur puisse mettre en péril la sécurité des biens et des personnes et je ne me gênai pas pour le dire et faire un rapport circonstancié. Je passais pour l’empêcheuse- de- tourner- en- rond, l’enquiquineuse- de- service. On me reprocha ma rigidité lorsque je m’indignais en voyant ce même CPE compter fleurette à un Professeur dans sa voiture au vu et au su des élèves ou lorsque le Principal Adjoint envoyait les élèves lui acheter des glaces au marchand ambulant, alors  qu’ils devaient pour cela traverser un carrefour très fréquenté et dangereux. Ces deux personnages hauts en couleur avaient été recrutés parmi un contingent d’anciens Instructeurs, mais ce qui se pratiquait en Algérie dans les années ’60 était formellement interdit désormais. Ils ne semblaient pas en avoir conscience…

Malheureusement pour moi, le Principal s’en alla. Il avait eu une promotion et fut remplacé par deux jeunes femmes stagiaires qui n’avaient jamais exercé ces fonctions et je me sentis bien seule. Très compétentes toutes les deux, elles tentaient de faire leur trou malgré le barrage fait par l’Adjoint et l’année s’acheva tant bien que mal. A la rentrée suivante, une catastrophe se présenta en la personne d’une nouvelle chef d’Etablissement titulaire. Atteinte de logorrhée elle parlait sans discontinuer, sans se soucier du travail à accomplir. Elle retenait auprès d’elle ses interlocuteurs pendant des heures pour leur raconter sa vie et abordait tous les sujets, sauf celui du travail. Je pris beaucoup de décisions qui étaient de son ressort, sachant très bien qu’au moindre faux pas je pouvais être villipendée, mais je ne pouvais pas prendre le risque de paralyser le Collège. Je l’informais donc après coup de mes prises de position et elle en était ravie. Toutefois, le Professeurs commencèrent à trouver que l’établissement était bancal, car la Direction Pédagogique était inexistante et envoyèrent une délégation exposer leurs doléances à l’Inspecteur d’Académie. Ce dernier décida de venir passer une journée dans le collège . Après avoir parlé avec les Professeurs, il décida de déjeûner au Collège, mais dans les bâtiments préfabriqués, les Personnels déjeûnaient en présence des élèves, dans un réfectoire extrêment bruyant. Pas question d’infliger ça à monsieur l’Inspecteur qui souhaitait parler à notre Principale. Nous avons donc fait servir le repas dans le bureau de la Direction.  Je fus conviée ainsi que le Principal-Adjoint à m’asseoir à la table où l’inspecteur d ‘Académie et madame le principal se regardaient en chiens de faïence. Ni le chef d’établissement ni son Adjoint ne desseraient les dents et l’Inspecteur me parla tout au long du repas, puisque, faisant fi des convenances, madame le Principal s’endormait à table et que son adjoint ne répondait que par onomatopées. Ce fut l’une des réceptions les plus pénibles de ma carrière…A la rentrée suivante, notre Principale fut mutée sur une île !

Cette fois, l’intérim fut assuré par l’Adjoint à la Pédagogie au grand désespoir des Professeurs. pour moi, ça ne changeait pas grand chose, car j’eus dans le bureau voisin une nouvelle adjointe intérimaire qui présentait de gros problèmes de personnalité ! elle ne parlait que de ses problèmes intimes et Dieu sait si elle en avait !à croire que le Rectorat choisissait notre Direction dans le dessous du panier…

Une fois encore Le Principal et l’Adjointe par intérim s’en allèrent à la rentrée suivante. Lire la suite

Souvenirs de jeunesse -Le monde du travail 5

On entend souvent critiquer les Fonctionnaires et, lorsque tout va mal, on en fait des boucs-émissaires en oubliant que , lorsque tout allait bien, on les méprisait un peu et on ironisait sur leurs petits salaires. J’ai pu constater aussi, au fil des années que l’on confond souvent les Fonctionnaires d’Etat (Education Nationale, Gendarmerie, Hôpitaux etc…) avec les assimilés fonctionnaires qui exercent dans les grandes entreprises para-publiques (SNCF, EDF etc…). Leurs statuts sont très différents.  Ces derniers cumulent en effet les avantages de la Fonction Publique et les avantages pécuniaires du Privé, alors que les Fonctionnaires d’Etat, soumis à des statuts ministériels,  cumulent bien peu d’avantages.

Il fut une époque, en particulier celle qui suivit le premier choc pétrolier, où la Fonction Publique d’Etat épongea les premiers dégraissages du Privé. On vit arriver dans les Rectorats et les Inspections académiques, tout comme dans les établissements scolaires, des gens dont le Privé ne voulait plus et qui n’avaient aucun sens du service public. Contrairement aux idées reçues, les fonctionnaires de l’Administration ont un sens aigu du service public. Cela consiste à savoir s’impliquer dans un travail souvent peu rémunérateur, à ne pas compter ses heures lorsque c’est nécessaire, à faire preuve de patience envers les Administrés et à les aider à faire valoir leurs droits. Certains lecteurs de ce blog vont ricaner en pensant que de tels fonctionnaires sont des perles rares introuvables…Mais  ils ont tort car, malgré un recrutement pléthorique d’agents peu performants, la Fonction Publique a surnagé grâce à ses cadres qui ont travaillé d’arrache-pied depuis des décennies pour maintenir l’Administration en état de marche. Comme dans le Privé, un Cadre n’est pas payé pour faire des heures, mais pour mener à bien une ou plusieurs tâches et se tenir à la disposition du Public. Le problème est de savoir qui fait partie du public. Trop souvent, en effet, le Personnel Enseignant considère que l’Administration de l’Education Nationale est à son service,par exemple, alors qu’il fait partie lui aussi de cette même Administration. Le public, ce sont les élèves et les Parents d’élèves en priorité . les autres Fonctionnaires sont des Collègues, tout simplement.

Dans les établissements scolaires, il y a donc deux catégories de Fonctionnaires, les Enseignants et les Administratifs dont les intérêts divergent assez souvent. Les Enseignants ont à coeur de rendre leur travail intéressant pour eux et pour leurs élèves et pestent contre les administratifs qui brident les projets pédagogiques en exigeant une extrême rigueur dans les budgets . De leur côté, les Administratifs grognent contre le manque de réalisme des Enseignants qui ont tendance à ignorer volontairement ou non la situation financière des familles et de l’établissement . Organiser un voyage à l’étranger c’est bien et très intéressant du point de vue pédagogique, mais solliciter des familles qui n’arrivent pas à payer un repas par jour à leurs enfants, ça relève de l’inconscience. Combien de Parents d’élèves savent que les accompagnateurs de voyages scolaires ne paient pas leur participation et que les frais sont répartis entre les élèves participants ? en tout cas il en était ainsi jusqu’à une époque très récente et je me suis toujours élevée avec force contre cette gratuité. Sans méconnaître le travail de l’Enseignant et sa responsabilité dans le cadre du voyage ou de la sortie scolaire, j’ai toujours considéré que l’Enseignant percevait déja des heures supplémentaires censées compenser le travail fourni et qu’un double paiement ne s’imposait pas; l’Agent Administratif, lui, quelle que soit sa catégorie, perçoit une allocation forfaitaire ,qui est loin de compenser sa charge de travail.

il fut donc un temps où le recrutement des Chefs d’établissement posait problème, car un Chef d’Etablissement Secondaire est avant tout un Enseignant qui passe de l’autre côté de la barrière et qui doit suivre lui même et imposer à ses Collègues les règles de l’Administration. Il est Ordonnateur des dépenses et des Recettes et peut rapidement se transformer en petit despote au sein de son établissement. A l’époque dont je parle, le Ministère nommait dans les fonctions de Principal ou de proviseur tous les Professeurs caractériels qui posaient problème dans les classes. Autant dire que le personnel Administratif souffrait souventde l’incompréhension de sa hiérarchie.

Lorsque je rejoignis le monde du travail, j’eus l’occasion de croiser bon nombre de Proviseurs et de Principaux. Leur niveau d’études et leur capacité d’adaptation à l’emploi étaient très divers. Le premier Proviseur du grand Lycée parisien où j’avais été nommée était un homme brillant. Cet agrégé de Lettres classiques était un puits de culture et de finesse et son humanité était infinie. C’était un plaisir de travailler sous les ordres d’une telle personne. Malheureusement, son successeur représenta sa parfaite antithèse, hautain, méprisant, imbu de sa personne et très autoritaire, il donnait de sa fonction une piètre image et les Personnels exerçant sous ses ordres vivaient dans une ambiance de paranoïa constante. Ma mutation fut la bienvenue, car il m’avait choisie comme Secrétaire particulière, pauvre de moi! rôle dont je me serais bien passée, même si dans l’esprit de tous, il m’avait fait un grand honneur en me choisissant. Il avait été nommé Proviseur grâce à des relations haut-placées, mais n’arrivait pas à la cheville de ses Professeurs de classes préparatoires. L’année où sa fille ainée passa le bac.tous les Personnels administratifs prièrent pour sa réussite, sachant qu’en cas d’échec, le courroux du père se déverserait sur ses subalternes

L’année suivante,  je fus nommée Secrétaire d’Administration au collège P., dont le Principal était un grand original, Musicien nerveux et parfois coléreux,mais d’emblée je ressentis en lui une extrême sensibilité cachée sous des dehors ombrageux. Sa grande intelligence et sa sagacité, sa capacité d’analyse des situations difficiles éclipsaient ses allures fantaisistes et , somme toute, notre collaboration fut efficace et basée sur la confiance. Je restai quatre ans au collège P et j »avais à peine dépassé la trentaine lorsque je devins Attachée Gestionnaire d’Etablissement scolaire. Le grade de l’époque était Attaché d’Administration Scolaire et Universitaire, mais j’avais choisi d’exercer dans le second degré pour pouvoir offrir à mes enfants un cadre de vie et d’études épanouissant. Je mettais donc un frein à ma carrière pour favoriser ma famille. Lire la suite

Souvenirs de jeunesse- Le monde du travail 4

Parmi les nouveaux postulants aux Contrats Emploi Solidarité, j’accueillis un jour une dame maghrébine dont le visage fané en disait long sur son vécu. Son mari l’accompagnait. C’était un fort bel homme, aussi soigné que sa femme était délaissée et l’on pouvait ressentir dès l’abord tout l’ascendant qu’il avait sur son épouse. Cette dernière restait muette et je dus prier le mari de se taire et de laisser sa femme répondre à mes questions. Il m’importait de savoir si cette dame était contrainte ou non de postuler pour un emploi. Lorsque son époux fut sorti du bureau, elle me fit savoir qu’il était très important pour elle de gagner un peu d’argent pour acquérir un semblant de liberté, mais que sa famille ne la pensait pas capable de travailler. Elle avait 45 ans et c’était son premier emploi. Elle avait mis au monde huit enfants et se sentait esclave chez elle. Je retins donc sa candidature et la priai de se présenter à son poste sous 48 heures. Elle fut ponctuelle, mais une fois encore je dus prier son mari de bien vouloir la laisser évoluer seule sur son lieu de travail. Il restait des heures à la porte du collège, vérifiant ses heures  d’arrivée et de départ et lui donnant des directives à haute voix. De toute évidence, il était jaloux et surpris que sa femme ait été acceptée par un employeur et je crus comprendre qu’elle payait assez cher sa liberté financière au sein de sa famille. Mais cette femme insignifiante au départ prit confiance en elle et se transforma au fil des mois. C’était un excellent élément de l’équipe.

Les hommes posaient plus de problèmes. Il y avait celui que je surpris un jour à se laver les pieds dans le bac à légumes de la cuisine au lieu de passer sous la douche. J’eus toutes les peines du monde à lui faire comprendre qu’il ne pouvait pas se permettre d’agir au collège comme il le faisait chez lui et que son comportement était répréhensible. Il y avait aussi le jeune plongeur Antillais qui préférait jouer de la guitare plutôt que d’assumer son travail  et que je dus menacer de licenciement pour obtenir un retour à la raison.Il y eut celui qui me demanda d’acheter dix litres de white spirit pour peindre un mur et celui qui me téléphonait cinq fois par jour pour me remercier de lui avoir procuré un emploi, mais qui ne venait plus travailler. Et puis il y eut des cas très critiques, comme celui de cet homme qui dormait depuis dix ans dans la rue et qui commençait à se redresser lorsque, par malchance, il perdit sa fille unique et sombra dans la dépression profonde: le cas  de cette femme aussi, qui fit un malaise un mercredi après-midi dans la salle des Agents. Alertée par ses collègues, j’appelai les Pompiers et je m’attendais à ce qu’elle soit hospitalisée et fus très étonnée de voir qu’ils l’abandonnaient à son triste sort. Je convoquai donc le compagnon de cette femme et il me dévoila le pot-aux-roses. Madame x buvait beaucoup et, comme tous les grands buveurs, elle marchait droit, raison pour laquelle je ne m’étais pas aperçue de son défaut. Je fus étonnée et cherchai à savoir où elle buvait, puisqu’elle arrivait au collège sans bouteille. Il m’expliqua alors que, chaque matin, sa compagne écumait les pharmacies pour acheter de l’alcool à 90° qu’elle sirotait dans les vestiaires. Les flacons étaient discrets et tenaient dans le sac-à-mains. Je dus me séparer aussi de cette dame le jour où elle tomba ivre morte dans le hall devant les élèves.

J’eus aussi de grosses surprises avec le Personnel remplaçant envoyé par le rectorat. Ma Secrétaire avait réussi un concours et, au moment même où j’avais le plus de travail , on me la retira et elle fut remplacée d’office par une dame d’un certain âge que je chargeai de  collationner des listings de paie pour pouvoir avancer dans mon travail. J’étais obligée de travailler le week-end pour pouvoir présenter le compte financier dans les temps impartis par le Trésor public. Nous étions vendredi et il était aux alentours de 15 heures, lorsque je vis ma nouvelle Secrétaire se préparer à partir sans avoir terminé son travail. Je lui fis remarquer gentiment qu’elle me mettait dans l’embarras et elle me répondit haut et fort qu’il n’était pas question qu’elle reste plus longtemps, car elle allait à la Gare du Nord gagner son week-end ! je crus mal entendre et lui demandai naïvement si elle avait un autre emploi. « Non, non, me répondit-elle, je fais la p…pour nourrir mes gosses »‘(sic). Je me pris la tête dans les mains pour être sûre que je ne rêvais pas…Je fus contente lorsque je vis arriver le nouveau titulaire, un homme avec qui la collaboration fut fructueuse. Lire la suite

Souvenirs de jeunesse- Le monde du travail 3 –

L’ équipe des agents d’entretien était composée de quatre ou cinq femmes qui, chaque jour, nettoyaient les classes et participaient au service de restauration et à la plonge. Leur travail était difficile, car les planchers devaient être balayés et brossés à la force du poignet et les vieilles tables devaient être astiquées chaque jour et débarrassées des nombreux chewing-gums dont les élèves se débarrassaient en entrant en classe. Au collège D. l’ambiance était très familiale et, malgré le manque de confort, les personnels étaient très soudés. Cependant, il manquait vraiment dans l’équipe un Ouvrier professionnel , que malgré tout son sérieux et sa bonne volonté, monsieur B. ne pouvait pas incarner. De plus, à la Direction, les Chefs d’établissement se succédaient , les plus capables partaient rapidement avec une promotion et les plus nuls rendaient la gestion particulièrement compliquée. Il m’arriva fréquemment d’exposer un problème à un Chef d’établissement pour obtenir son avis et de ressortir de son bureau avec mon problème sous le bras ! si je trouvais la bonne solution, c’était tout à l’avantage du Principal et si je me trompais , c’était de ma faute bien entendu…Le turn-over de la Direction et des Adjoints faisait de moi l’élément stable et la mémoire de l’établissement.

Vint le jour où, après avoir reçu de ma part plusieurs rapports alarmistes et prenant conscience des risques croissants d’effondrement des bâtiments, le Conseil Général et la Mairie se mirent d’accord pour reconstruire le Collège. Les travaux commencèrent à une centaine de mètres de l’ancien collège et je devais participer aux réunions de chantier tout en gèrant l’ancienne structure. De surcroît, il fallut penser au futur déménagement, mettre à jour les inventaires, passer les commandes de mobiliers et organiser le futur service de demi-pension qui deviendrait autonome. C’était un travail énorme et mes journées n’en finissaient pas, car en rentrant chez moi, je devais encore résoudre les problèmes des enfants et gèrer la maison. J’aurais dû pouvoir compter sur l’aide de la Direction, mais le manque d’expérience du Principal de cette époque m’a porté préjudice et je devais faire face à un travail de romain. Je restai tout un mois de juillet caniculaire, seule, pour faire les inventaires du mobilier et, préparer la rentrée scolaire suivante .Je tombai malade car avec la chaleur, je m’ étais déshydratée , et j’en souffris beaucoup.

Pour pouvoir disposer des crédits versés avant le 31 décembre de l’année civile, j’avais du passer de grosses commandes de meubles et de matériels qui avaient été livrés alors que le collège n’était pas achevé. C’est ainsi que plusieurs lots de couverts pour la demi-pension avaient disparu à la veille de Noël. Le premier de mes soucis fut d’aménager l’atelier de l’Ouvrier d’entretien et la salle des Agents, afin que les Personnels soient prêts pour la mise en route du collège sitôt que la Commission de sécurité serait passée.

Monsieur B. fut très content de son nouvel atelier et prit des initiatives pour l’aménagement des classes. Un jour où je me rendis au sous-sol sur l’invitation dun Chef de cuisine, je trouvai notre OP qui faisait de la peinture et je poussai un cri d’horreur! monsieur B. peignait une planche en bleu ciel et pour plus de commodité avait posé la planche sur le chariot contenant le linge blanc de la cuisine ! une fois encore, il ne comprit pas où était le problème…les femmes ça s’énerve pour rien! alors, pour me faire plaisir, il arrêta son travail d’artiste et, au lieu de tremper ses pinceaux dans de l’essence de thérébentine, il les lava dans l’évier tout neuf et les secoua sur le sol de l’atelier, le constellant d’étoiles de peinture multicolores. Rien ne lui résistait  ni la tondeuse, ni les toutes nouvelles clés de sécurité pour le bon fonctionnement desquelles il huila toutes les serrures fonctionnant à la poudre de graphite et surtout pas les robinets que, grâce à sa force phénoménale il cassait régulièrement ..il devenait un danger et un nouveau rapport alarmiste fut envoyé au rectorat .

Malheureusement , monsieur B. n’était pas le seul phénomène de l’équipe. Il faut dire qu’à cette époque, les établissements étaient invités à embaucher un bon nombre de CES pour faire baisser la courbe du chômage et l’équipe s’etoffa jusqu’à compter une quinzaine de Personnels de service. Parmi ceux-ci, il y avait un jeune homme originaire de Haïti, gentil et doux, désireux de bien faire, auquel j’avais confié l’entretien des salles du deuxième étage. Il se montrait très prévenant envers les femmes les plus âgées de l’équipe et tout laissait supposer que ce jeune homme finirait par s’intégrer dans un emploi. Hélas, un évènement inattendu mit fin à mes illusions. Comme dans toutes les collectivités, l’entretien des matériels se faisait sur contrats et, ce jour là, c’était le tour de la vérification des installations de sécurité. Un Technicien se présenta pour vérifier les extincteurs que les élèves vidaient ou, du moins, dégoupillaient régulièrement. Il connaissait le bâtiment par coeur et faisait son travail très sérieusement; inutile donc que je l’accompagne…Puis, il testa les portes coupe- feu dont la commande se trouvait à la loge en rez-de-chaussée. Je lui donnai mon aval pour faire ces tests, profitant du fait que les élèves étaient en classe. Je restai donc à la loge pour actionner le dispositif pendant que le Technicien passait dans les étages pour s’assurer que tout avait bien fonctionné. Tout à coup, j’entendis des hurlements dans le grand escalier et le bruit d’une cavalcade. Inquiète, je me dirigeai vers le fond du couloir, lorsque je vis arriver le Technicien poursuivi par le jeune Haïtien qui tenait un couteau à la main. J’eus beaucoup de mal à arrêter ce dernier qui était en proie à une véritable crise de folie, et je mis du temps à en comprendre le motif. Il avait eu très peur, lorsque toutes les portes coupe-feu s’étaient refermées tout à coup, comme par enchantement et il y avait vu un signe du diable ! lorsque le pauvre Technicien apparut pour réouvrir les portes du deuxième étage, il se précipita sur lui avec son couteau, prêt à lui trancher la gorge pour conjurer le mauvais sort et ce dernier ne dut son salut qu’à la fuite.

Je dus licencier définitivement le jeune Haïtien car, peu maître de ses actes, il représentait un danger pour les élèves. Je ne revis jamais le technicien dans le Collège.. Lire la suite

Souvenirs de jeunesse-Le monde du travail 2 –

Les premières années de gestion furent mouvementées. Le collège était passé d’une tutelle communale à une tutelle ministérielle et le montant des subventions était en chute libre, ce que les Enseignants avaient du mal à admettre. Il fallait souvent refuser et modérer les appétits budgétivores. Dans le petit monde de l’Education Nationale, le Chef d’établissement est presque toujours un enseignant, de même que son adjoint à la Pédagogie. Le Gestionnaire Comptable, lui, est un Adjoint chargé de l’administration  qui fait fonctionner tout le reste :organisation du restaurant scolaire et menus, commandes alimentaires et  matériels, travaux d’entretien des bâtiments et espaces verts, gestion des personnels ouvriers et administratifs, paies de tous les personnels qu’ils soient fonctionnaires ou contractuels, comptabilité, préparation des conseils d’administration et rédaction des actes légaux, sécurité des biens et des personnes, entretien général et hygiène , organisation et comptabilité des voyages scolaires etc… . Les tâches sont infinies et, si elles rendent le travail intéressant , elles font également du Gestionnaire la personne la plus détestée , le bouc émissaire de tous les griefs, car son rôle de plaque tournante de l’établissemént l’amène à voir tout ce qui s’y passe . Les conflits avec les chefs d’établissement sont nombreux, car en sa qualité de Conseiller Juridique de la direction, le Gestionnaire doit s’opposer à toute décision illégale de l’Ordonnateur, sauf réquisition écrite. C’est ce rôle qui m’incombait au Collège D. et j’assumais ma tâche avec l’enthousiasme de la jeunesse, bien qu’aucun stage ne m’ait préparée à vivre cette aventure .

Dans toutes les professions il y a quelques ombres au tableau et je découvris rapidement les points faibles de mon métier. Les bâtiments du Collège étaient en préfabriqué vieux de vingt ans et la stucture commençait à donner de sérieux signes de vieillissement. Le sous-sol de la ville étant truffé de carrières, les murs commençaient à perdre leur aplomb, les fenêtres fermaient mal ou ne fermaient plus et à certains endroits les parquets s’enfonçaient. De plus, seule la moitié des salles de classe avaient un chauffage central; les autres avaient des poëles à mazout qu’il fallait allumer chaque matin bien avant l’arrivée des élèves pour que la température des locaux soit acceptable. En théorie, un Ouvrier professionnel devait se charger de la programmation et de la surveillance de la chaudière. Puis, chaque matin, il était chargé de remplir des bidons de fuel auprès de deux cuves aériennes et de passer dans chaque classe remplir les réservoirs des poêles. Dans un deuxième temps, il procédait à l’allumage des douze poêles à mazout dans les douze classes concernées. Il faisait encore  nuit et la cour était plongée dans le noir. Seul l’éclairage urbain de la rue permettait de s’orienter dans le Collège .Les jours de grand froid il fallait parfois beaucoup de patience pour procéder à l’allumage d’un poêle qui refusait de démarrer et le froid glacial rendait les gestes plus lents en donnant l’onglée. Mais le pire de tout arrivait les jours où un coup de fil m’avertissait de l’absence de l’Ouvrier d’Entretien . Ces jours là c’est moi qui prenais le relais et qui me chargeais du chauffage. Dans le Collège désert j’ouvrais les portes des salles de classe et je procédais au rituel de l’allumage en pestant contre l’univers entier. J’avais l’impression que tous mes vêtements sentaient le fuel et que j’étais noire de suie de la tête aux pieds. J’aurais volontiers cèdé ma place à d’autres Personnels, mais la législation est ainsi faite qu’en respectant les droits de tous on devient soi-même esclave.

Le premier Ouvrier d’Entretien déclara au bout de deux ans qu’il souhaitait rejoindre son Auvergne natale et j’accueillis son remplaçant envoyé par le Rectorat. Ce n’était pas un OP en titre, mais après le licenciement de nombreux manutentionnaires, une grosse entreprise liée à l’Education Nationale avait jeté sur le marché de l’emploi des hommes à qui on avait promis un reclassement. Monsieur B. était un de ceux-là. Il était de nationalité étrangère et ne pouvait donc pas être titularisé et, comble de malchance, il ne savait ni lire ni écrire. ce qui acheva de me contrarier. D’ailleurs, il ne savait pas bricoler non plus… Comment un homme illètré pouvait il décrypter un mode d’emploi ou une notice ? je n’obtins aucune réponse de ma hiérarchie. Cet Ouvrier était courageux et on ne peut plus dévoué, mais ses initiatives tournaient souvent au tragi-comique. Un jour, je le suivis dans une salle de classe dont le poêle avait un mauvais tirage et je restai sur le seuil, interdite dans un premier temps, puis je partis dans un grand éclat de rire. Monsieur B. me regarda de travers, un peu vexé. Sur le tuyau du poêle on pouvait lire en grosses lettres « petits pois C-G » ! je compris à travers des explications embrouillées qu’il avait récupéré une grosse boîte de petits pois dans les poubelles de la cantine et qu’il l’avait adaptée en l’état pour réparer le tuyau percé. Il faut dire que tout lui posait problème et qu’il était incapable de faire des achats dans un magasin de bricolage, ne connaissant pas le nom des pièces en français et  ne sachant pas compter sa monnaie. Il maugréa entre ses dents, « ben quoi, tu voulais payer plus cher ? »

Ce n’était que le début d’une longue liste de travaux ratés. Les serrures étaient montées à l’envers, les vitres étaient fêlées avant d’être montées, je devais surveiller moi-même les consommations de viabilisation et j’en passe. Les Professeurs venaient me trouver, incrédules, pour me demander si ce travail de » patachon » était fait exprès et j’avais bien du mal à trouver des excuses. A plusieurs reprises j’envoyai des courriers au rectorat pour demander la venue d’un véritable ouvrier professionnel capable de prendre monsieur B. sous sa tutelle, mais toutes les réponses que j’obtenais étaient négatives. Tout au plus me demandait-on un rapport sanction qui aurait eu pour but de licencier définitivement monsieur B., ce que je jugeais injuste cat il était de bonne volonté. Je palliais donc ses défaillances avec l’aide de mon époux qui se fit plombier, électricien, serrurier pour permettre au collège de fonctionner correctement. En contrepartie, je demandai à monsieur B. de participer au service de plonge de la demi-pension, ce qu ‘il prit fort mal, car la cuisine était, dans son esprit, un univers féminin et chacun sait que les travaux féminins sont méprisables ! les femmes l’agaçaient. Il les jugeait bavardes et écervelées et vint un jour me trouver pour me demander de lui accorder la haute main sur le service général en me disant: « tu me donnes un galon et je te fais marcher tout ça à la baguette! » il ne comprit pas mon refus. Dans son esprit, j’étais sans doute trop débonnaire. J’avais appris qu’il vivait seul dans un foyer de travailleurs immigrés depuis près de vingt ans et qu’il ne rentrait au pays que l’été. Sa femme vivait dans sa propre famille et son fils ne reconnaissait plus son autorité lorsqu’il arrivait. Monsieur B. en souffrait et ne s’intégrait nulle part. Il était désormais un étranger dans son pays et un étranger en France. Pourtant ses conditions de travail au collège D. lui convenaient parfaitement. Aucun matériel sophistiqué et des réparations simples en apparence, il n’y avait rien qui soit insurmontable. Mais son orgueil l’empêchait de demander de l’aide à une femme, et je suis une femme…il me faisait penser à ces enfants qui démontent un réveil et sont incapables de le remonter. Monsieur B., lui, démontait les chasses- d’eau et provoquait des inondations . C’était la catastrophe! Lire la suite