Souvenirs de jeunesse – Le monde du travail 1

Si ma fille était contente d’aller à la maternelle, mon fils, lui, vivait très mal son séjour à la crèche. A plusieurs reprises, la Directrice m’appela au travail car il avait des poussées de fièvres inexpliquées et il hurlait pendant des heures, à tel point qu’on devait l’isoler dans l’infirmerie. Lorsque j’arrivais pour le chercher, la fièvre chutait immédiatement et j’avais bel et bien perdu ma journée de travail. Une autre année s’écoula, au cours de laquelle l’enfant se montrait agressif envers ses petits camarades. Il avait pris en grippe une petite africaine qui portait des tresses et la maman de cette dernière menaça de porter plainte contre moi pour racisme, ce qui était un comble car à deux ans et demi, la notion de racisme est inexistante et ce n’est certes pas chez nous qu’il avait entendu des propos racistes car toutes les nationalités et toutes les races défilaient à la maison. De plus, il s’asseyait sur le dos des plus petits et s’emparait de leurs jouets . Maintenant qu’il pouvait marcher librement dans la crêche, il donnait libre cours à ce qui aurait pu ressembler à de la vengeance d’avoir été arraché à la garde de la Zia Tina. Il fallut une troisième année pour qu’il se calme. Il faisait désormais partie des grands de la crêche et pouvait s’occuper à sa guise. Le personnel ne le reconnaissait pas tant il avait changé entre une année et l’autre ! Maintenant, c’était à la maison qu’il créait de petits problèmes, comme ce jour où il voulut rentrer dans le four de la cuisinière pour « voir ce que ça fait d’être un poulet rôti ». La cuisinière bascula sur son dos et le tuyau du gaz se détacha. Nous avions frôlé la catastrophe ! Tout à ses expériences, il trouva génial de s’enfermer dans un frigo que je venais de nettoyer, mais la lumière s’éteignit et il paniqua car je mis du temps à réaliser d’ou venaient les appels à l’aide ! puis il grimpa en haut du living  et fit basculer l’armoire à pharmacie dont tous les flacons explosèrent à terre. Il avait trois ans ! j’avais parfois du mal à garder mon calme…

J’avais passé un concours de catégorie B dans la Fonction Publique et mon travail était devenu nettement plus intéressant. La rémunération des Fonctionnaires d’Etat n’est pas énorme, mais les responsabilités confiées aux Personnels sont de plus en plus lourdes à mesure qu’on avance dans la hiérarchie. Mon premier poste de Secrétaire d’Administration avait fait de moi un Chef de Secrétariat. J’animais une équipe de cinq personnes et le Directeur de l’Etablissement était une personne que je vénérais, tant son humanité vis-à-vis de ses subordonnés était grande. Lorsque la Direction changea, je vécus un enfer car le successeur était inculte et, grossier. C’est alors que je décidai de demander ma mutation pour la banlieue. Généralement, les carriéristes faisaient le chemin à l’envers et passaient de la banlieue au 16° arrondissement, mais je ne me posais pas ce genre de question. Ce qui comptait c’était de pouvoir donner à mes enfants un cadre de vie épanouissant.

Je fus nommée dans le Val-de-Marne en qualité d’unique secrétaire d’un chef d’établissement scolaire. Lorsque je vins me présenter pour la première fois, bien avant la rentrée scolaire, je fus saisie par le contraste qui existait entre ce Collège et le grand Lycée parisien que je venais de quitter. Le Principal me reçut en tête à tête et commença son discours en me demandant d’être sur la défensive vis à vis des autres Personnels, ce qui était assez surprenant. Loin de l’allure hiératique d’un Proviseur du 16° arrondissement, j’avais sous les yeux un petit homme nerveux qui bougeait sans cesse et qui rejetait en arrière ses longs cheveux gras. Il portait d’épaisses lunettes sur un visage particulièrement ingrat et parlait très vite. Je compris que le Collège avait des classes de niveau et que la seule section qui intéressait le Principal était composée par les Classes musicales, dans lesquelles il regroupait l’élite des élèves de tout le département. N’étant pas pédagogue, je me gardai bien de juger les méthodes d’enseignement appliquées. La collaboration avec le Principal était courtoise et je faisais preuve de la plus grande discrétion, ce dont il m’était particulièrement reconnaissant. J’acceptais volontiers de servir le café aux visiteurs de marque qui venaient dans son bureau et je me gardais bien de demander quel était le breuvage contenu dans la thermos qu’il apportait chaque jour au bureau. Chacun pouvait constater l’évolution de son humeur selon les heures de la journée et son état d’énervement était directement proportionnel à la baisse du niveau de la « potion magique » dans son récipient. Mon bureau était contigu à celui de la Direction et, certains jours, le Principal tombait la veste et se promenait de long en large dans le secrétariat en bretelles et la braguette ouverte. Ces jours là finissaient mal en général et tout le monde l’entendait vomir dans les toilettes du rez-de-chaussée; Il arriva qu’un Surveillant, particulièrement plaisantin, l’enfermât dans les toilettes et  je dus aller lui ouvrir la porte et le ramener dans son bureau avec l’aide du concierge. C’était un excellent altiste et il ne résistait pas à l’envie de jouer quelques morceaux dans son bureau chaque jour, ce qui n’améliorait pas forcément mes conditions de travail, surtout au moment de la paie. Le travail administratif l’ennuyait et il me rendait les parapheurs en les jetant sur mon bureau, tant et si bien que le jour où je changeai la disposition des meubles, les documents tombèrent à terre et s’éparpillèrent dans tout le Secrétariat.

Je réussis à obtenir un appartement de fonctions au sein du Collège, par utilité de service. Les Classes Musicales organisaient toute l’année des voyages et des concerts et je ne comptais pas mes heures pour mener à bien ma tâche. En revanche, mes enfants avaient enfin un cadre de vie de rêve. Le parc du Collège était leur terrain de jeu et ils y étaient à l’abri de tout danger. Ils étaient connus de tous et je disposais ainsi d’une tranquillité d’esprit lorsqu’ils évoluaient à l’extérieur. Pour les devoirs, le centre de documentation leur fournissait tous les documents nécessaires et ils empruntaient à la bibliothèque les livres qui les intéressaient. Même les cours de musique leur étaient dispensés sur place. Le matin, je les accompagnais à l’école à pieds. Je faisais de ce trajet un moment privilégié en leur racontant des épisodes de l’histoire de France ou en décryptant un de leurs dessins animés favoris. Ils apprenaient le double sens de certaines phrases et allaient à l’école d’autant plus volontiers que nous avions ri en chemin. L’humour ça s’apprend et ça se cultive. Ils ne l’ont jamais oublié. J’entretenais d’excellents rapports avec les instituteurs de l’école Primaire et je n’ai jamais eu à intervenir sur le travail de mes enfants. Ils voyaient leurs Parents happés par leur travail ,avaient très vite compris que les devoirs étaient importants et s’autorégulaient en éteignant eux-mêmes la télévision après leurs dessins animés préférés. Je les félicitais chaudement et les récompensais lorsqu’ils avaient terminé leurs devoirs à mon retour et , l’un et l’autre travaillaient de bon coeur. D’ailleurs, le chien était chargé de les surveiller et de tout me dire. Les enfants » achetaient son silence » en partageant leur goûter . Ce qui comptait à mes yeux, c’étaient les résultats scolaires et je n’ai jamais eu à m’en plaindre. Ma fille était un modèle de sagesse et vouait aux adultes une admiration sans borne, à tel point que son frère l’avait baptisée « le schtroumpf moralisateur » ! elle était très scolaire, il était très rationnel et la différence de caractère s’est fait sentir immédiatement.De temps en temps je les emmenais aux concerts organisés par les Classes Musicales ou aux galas de danse organisés par le Conservatoire de Région. Les concerts étaient particulièrement appréciés. L’orchestre était dirigé par le Chef d’Etablissement avec une telle fougue qu’il envoyait régulièrement sa baguette de Chef d’orchestre valser dans le Public et qu’un jour même, il tomba à la renverse dans la fosse d’orchestre et se fit très mal. Mais les enfants apprirent à aimer les compositeurs romantiques et la musique baroque.

Je restai quatre ans dans cet établissement, puis je résolus de passer un nouveau concours  pour accéder à la catégorie A. Pour cela, il me fallait une nouvelle expérience dans la gestion d’un établissement scolaire et je résolus de demander une nouvelle mutation. Justement, un poste devait se libérer dans un collège voisin. C’était un petit collège dont les bâtiments vétustes en préfabriqué ne payaient pas de mine mais il se situait sur la même commune et je pouvais y scolariser ma fille à la prochaine rentrée, laissant mon fils terminer son cycle primaire dans la même école au milieu de ses amis. Les bâtiments encadraient deux cours de récréation et mon bureau se situait près de celui du Principal-Adjoint, alors que la Direction se situait dans la seconde cour, près de la salle des Professeurs et du CDI. J’avais maintenant une Secrétaire qui était une dame d’une cinquantaine d’années et qui se montrait assez rogue envers les visiteurs de tous poils, un ouvrier polyvalent et quatre ou cinq agents d’entretien. La demi-pension était encore assurée par la Municipalité et une gardienne était mise à notre disposition. La gestion de ce Collège me permit de me documenter sur de nombreux domaines juridiques et comptables et de présenter le concours d’Attachée dans le courant de l’année. Je ne pouvais travailler sur les épreuves que tard le soir, lorsque les enfants étaient couchés et que j’avais fini les tâches ménagères, mais j’avais confiance en mes capacités à affronter les épreuves orales et il me fallait travailler surtout les épreuves écrites basées principalement sur l’art de la dissertation juridique et la synthèse d’une quarantaine de documents. Il était plus facile de concourir en sachant qu’on a déja un emploi et que, quel que soit le résultat, on ne le perdra pas. Je n’avais donc aucune appréhension en me présentant aux épreuves. Une chose, cependant m’avait surprise, c’est le nombre de candidats qui quittent la salle à la fin de la première heure de la première épreuve !…mon acharnement eut des résultats et je fus reçue, améliorant grandement mon salaire.

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Souvenirs de jeunesse – Maternité 2

Lorsque mon mari m’annonça qu’il allait partir aux îles Maldives pendant un an pour terminer sa thèse de Doctorat, je compris immédiatement que les études étaient une bonne excuse qui allait lui permettre de fuir la vie de famille. Il était très jeune et ressentait le besoin de continuer encore un peu sa vie de garçon. Il aurait été stupide de s’opposer à ce projet et il fallait au contraire l’aider à partir pour qu’il n’ait pas de regrets. Il travailla donc quelques semaines comme veilleur de nuit dans un hôtel et, avec cet argent, acheta les billets d’avion pour Ankara. Il envisageait de continuer sa route en auto-stop  jusqu’au sud de l’Inde puis d’embarquer pour Ceylan et enfin prendre un bateau pour Malé. Adam, son ami maldivien, l’attendrait à l’aeroport et l’hébergerait quelque temps. Il prépara donc minutieusement son parcours et partit. Tout se passa correctement jusqu’à Ankara puis, comme il avait très peu d’argent, il prit le car pour continuer sa route. Le voyage fut long, mais il se sentait libre. Adam l’accueillit à l’aeroport de Malé, la capitale des Maldives et, comme promis, l’héberga le temps de trouver un logement sur l’île. Il faisait très chaud et, pour la première fois il fut confronté au mode de vie traditionnel de l’île…ou plutôt des îles, car les Maldives sont composées d’un grand nombre  de petites îles qui, à cette époque, étaient quasiment inoccupées. Les repas étaient composés exclusivement de poisson au piment accompagné de riz; les toilettes étaient sommaires, on se baignait dans la mer et on déféquait dans le sable puis, comme les animaux, on recouvrait le tout, ce qui ne manquait pas d’attirer bon nombre de mouches. Les moustiques pullulaient et se jetèrent littéralement sur le tendron venu d’Europe qui finit par avoir des crises de paludisme. Le téléphone portable n’existait pas et , à Malé, les postes téléphoniques étaient rares. Je reçus  par courrier un SOS de mon époux qui me demandait de lui envoyer d’urgence des médicaments pour calmer la fièvre et les crises de paludisme. Les colis voyageaient pendant 2 semaines avant d’arriver à leur destinataire et certains ne sont jamais arrivés à bon port. D’autres malades en ont sans doute profité au passage.

J’étais donc restée seule avec ma fille et la Zia Tina et, peu de temps après le départ de mon mari, je me rendis compte que j’étais à nouveau enceinte. Cette nouvelle maternité aussi inattendue que la première, me fit tout de même plaisir et j’en informai immédiatement mon mari. Ma lettre trouva peu d’écho car il était déja mal en point. Son nouveau régime alimentaire au poisson au piment et au thé vert, l’avait considérablement amaigri. Il avait maintenant le corps couvert de furoncles à cause d’un manque de vitamine B. Un médecin local qui parlait anglais lui conseilla de renoncer à prolonger son séjour et à revenir en France. Il revint un jour à l’improviste. Le courrier m’annonçant son retour ne m’était pas encore parvenu et la surprise fut totale. Son état de santé déplorable nécessitait le venue d’un médecin et un régime alimentaire équilibré. Il se remit assez rapidement de ses carences et le temps était venu de trouver pour lui un travail stable, car avec deux enfants on ne pouvait pas envisager de vivre avec l’air du temps. Il commença donc à démarcher les entreprises, quel que soit le travail proposé sur les annonces. Une entreprise de Pompes Funèbres le jugea trop diplômé, mais la plupart des Employeurs lui demandaient une carte de séjour l’autorisant à travailler sur le territoire français. Or, il ne possédait que la carte de séjour des Etudiants….Las de se heurter à des murs et après avoir longuement réfléchi, il se rendit compte que la seule solution pour obtenir du travail était de demander la nationalité française. Un loi toute récente lui permettait de devenir français par mariage s’il renonçait à sa nationalité italienne. Dans la même temps, mes enfants et moi même gardions la double nationalité française et italienne…de sorte que mon Italien de mari se retrouva être le seul Français de la famille ! l’imbroglio des lois et des décrets donne ce genre de situation ubuesque. Je résolus de demander à mon employeur un poste dans les bureaux de l’Inspection académique et après études des nouvelles dispositions légales ,il fut embauché sous contrat à durée déterminée . A cette époque il suffisait de mettre un pied dans l’engrenage pour obtenir la prolongation des contrats. De mon côté, je décidai de passer un concours de catégorie C pour devenir Titulaire, mais mon nouveau congé de maternité s’intercalla et je n’eus l’arrêté qu’à mon retour de congé. La situation financière se stabilisait donc, et, malgré nos petits salaires, il était désormais plus facile de joindre les deux bouts.

Mon fils vint au monde le 9 septembre, deux ans à peine après sa soeur. Nous avions obtenu un appartement de quatre pièces en moyenne banlieue et nous vivions à cinq dans l’appartement puisque la Zia Tina était toujours chez nous. Malgré les trajets fatiguants et les travaux domestiques nombreux et variés, je n’étais jamais malade . J’allais au travail sans rechigner par tous les temps. L’hôpital de V. était assez loin de notre résidence et lorsque vint le moment d’accoucher c’est à nouveau en taxi que je dus m’y rendre. Dans ce Centre Hospitalier Universitaire, la maternité était située au 9ème étage et ses fenêtres étaient bloquées pour éviter les suicides ou la « chute accidentelle » des nouveaux-nés. Je partageais ma chambre avec une autre jeune femme qui, à dix-huit ans s’apprêtait à mettre au monde son deuxième enfant. Son époux l’accompagnait dans le seul but d’échapper à une journée de travail et s’était planté devant la télévision en commentant de temps à autre la performance des téléviseurs en couleur par rapport aux téléviseurs en noir et blanc qui existaient encore. Je trouvais cet homme particulièrement pénible. Mon mari n’était pas resté près de moi car il était inutile qu’il encombre l’espace de sa présence, sachant qu’il ne me serait d’aucun secours, et voila que cet homme me tapait sur les nerfs ! Bref…L’accouchement s’annonçait tout à fait normal après un travail de quatorze heures. La Sage-femme me sangla sur la table et, je fus stupéfaite de voir entrer dans la salle de travail une dizaine d’étudiants en médecine qui venait assister à mon accouchement. J’ignorais que je pouvais refuser leur présence et, de toutes façons, je n’étais pas en état de négocier quoi que ce soit . Mais j’en ai voulu au médecin de m’avoir ainsi exposée sans préavis aux regards de ses élèves. De retour dans la chambre, je m’aperçus que j’avais changé de voisine. C’était cette fois une jeune Portugaise qui occupait le lit à côté du mien. Paniquée à l’idée de donner le jour car personne ne lui avait expliqué ce qui devait se passer, elle pleurait entre deux contractions, mais elle avait la chance d’avoir auprès d’elle son compagnon très attentionné qui l’encourageait. Je me souviens de ce jeune couple qui, après avoir accueilli son premier enfant, se mettait à la fenêtre et chantait des fados en choeur, mettant une note de romantisme dans ce milieu dépouillé. A peine né, mon fils me fut enlevé pour des examens. J’étais fatiguée et personne ne me disait de quels examens il s’agissait. Les prises de sang sur les nouveaux nés m’ont beaucoup perturbée. L’infirmière piquait le bébé dans une veine de la gorge pendant qu’une aide-soignante le tenait suspendu par les pieds, la tête en bas!. Lorsqu’elles ont vu que je les observais, elles ont baissé le rideau de la nurserie, mais j’ai tout de même émis des protestations lors de leur passage dans la chambre car elles s’y sont reprises à deux fois et cela me semblait injustifié et invraisemblable. Le bébé pesait le poids respectable de 3,6 kg et, tout comme sa soeur, je le nourrissais au sein toutes les trois heures. Le lendemain de l’accouchement, un médecin vint vers moi et s’assit près de mon lit . Il me parla d’une ordonnance qu’il venait me remettre pour l’achat d’une culotte orthopédique. Késaco ?? « Ah, me dit-il, on ne vous en a pas parlé ? votre fils a une malformation de la hanche et il faut le langer sous abduction ». Je tombais des nues…Pourquoi ne m’avait-on rien dit? L’enfant développait un ictère et avait un peu de fièvre. J’étais inquiète…Comment allais-je pouvoir le langer en abduction jour et nuit? combien coûtait cet appareillage ? les explications tardèrent à venir, mais me rassurèrent. Ce n’était pas grave à condition d’observer scrupuleusement les indications du médecin et, pendant huit mois, mon fils porta cette culotte orthopédique. A cette occasion j’appris ce qu’était la dysplasie de la hanche congénitale chez les Bretons et autres peuples Celtes. Lire la suite

Souvenirs de jeunesse- Maternité 1

Mon premier enfant naquit un 19 juin. La veille, c’était un jour de grand soleil, les premières contractions  se sont fait sentir aux environs de midi. Ignorant combien de temps devait durer le travail et dans la crainte de perdre les eaux, j’ai voulu me rendre immédiatement à la Maternité et mon mari, qui ce jour là n’avait pas de cours à la Sorbonne, appela un taxi . Nous habitions non loin de l’Hôpital de la Pitié où j’avais suivi la préparation à l’accouchement et le chauffeur du taxi nous y emmena en maugréant, craignant que je n’accouche dans sa voiture. Je me présentai donc à l’accueil où une Sage -femme m’annonça qu’il n’y avait pas de lit disponible et que, puisque je n’avais pas perdu les eaux, je n’avais qu’à attendre dans le parc que le travail soit plus avancé. J’allai donc m’asseoir sur un banc en face de la maternité. Les contractions me semblaient de plus en plus rapprochées, mais il était toujours trop tôt pour être admise à l’intérieur et ce n’est que vers seize heures que la sage-femme m’accueillit officiellement. Elle me posa quelques questions;, puis proposa à mon mari de rester à mes côtés pendant l’accouchement. La fuite d’un lapin devant le canon d’un fusil est moins rapide que le départ de mon jeune époux. Il me planta là et s’échappa car il ne se sentait pas la force d’assister à la naissance de son enfant. La Sage-Femme sourit de toutes ses dents, habituée à ce genre de comportement et me dit quelque chose au sujet du courage des hommes que je n’entendis pas tant les contractions étaient fortes. On m’installa dans un box de travail installé en sous-sol, séparé des autres boxes par une demi-cloison. Les infirmières passaient de temps en temps mesurer l’ouverture du col et je pouvais entendre les propos tenus dans les autres salles de travail. Derrière la cloison, il y avait une femme qui criait à chaque contraction en invoquant tous les Saints du Paradis. La régularité avec laquelle elle poussait ses litanies me fit prendre un fou-rire malgré la douleur. Personnellement j’étais confiante et certaine que tout devait bien se passer. Ni ma mère ni ma grand-mère n’avaient subi de césarienne, pourquoi en aurais-je eu ? La femme continuait à invoquer saint Isidore et Saint Pancrace, toutes les cinq minutes, puis toutes les trois minutes puis… et tout à coup plus rien. La Sage-Femme lui avait demandé de se taire car elle affolait les autres jeunes mamans. Mais au moment de l’accouchement, cette femme inconnue hurla comme un animal qu’on traîne à l’abattoir ! dans ma grande jeunesse et mon inconscience, je trouvais ça très drôle. En me divertissant, elle m’empêchait de penser à mes propres souffrances et je pensais sans doute à tort, qu’elle devait souffrir bien plus que moi puisque je ne sentais pas le besoin de crier. Je dus attendre jusqu’à 3h30 le lendemain matin pour donner naissance à mon bébé. Tout s’était bien passé le plus naturellement du monde et ma fille était un beau bébé de 3kg300 pour laquelle je ressentais déja toute la fierté et tout l’amour dont j’étais capable. A cette époque, il était encore impossible de savoir quel était le sexe du bébé à naître. C’était la surprise !mais garçon ou fille peu importait pour la nouvelle maman que j’étais. Mon mari, lui,comme beaucoup de pères Italiens, désirait un garçon, car dans sa fratrie il n’y avait pas de fille et il aurait voulu que je compose une layette tout en bleu. Lorsqu’il arriva dans ma chambre le lendemain après-midi, il trouva le bébé bien moche car il n’avait jamais vu de nouveau né . J’en fus blessée car il n’en n’était rien. Ma fille était la plus belle et il ne pouvait pas en être autrement. J’avais accepté d’allaiter ma fille et , toutes les trois heures on me l’apportait. Le reste du temps, les bébés étaient exposés derrière une vitre dans la nurserie. J’avais peu de visites car la seule personne disponible était mon mari qui, à 23 ans, était bien trop gamin lui-même pour apprécier les enfants et , comme ça l’ennuyait, il venait peu. La Tante Tina, venue spécialement d’Italie pour préparer l’accueil du bébé, se déplaçait rarement. Elle préférait coudre et broder  à la maison.  Je la trouvais âgée alors qu’elle avait à peine dépassé la cinquantaine ,car  elle s’habillait comme une paysanne. Elle ne s’était pas mariée ; en tant que benjamine de sa fratrie, il allait de soi qu’elle devait soigner ses vieux parents et renoncer de ce fait à sa vie de femme. Après le décès de ses parents, elle s’était mise au service de sa soeur aînée , dont le mari était décédé brutalement et lui permettait de travailler à l’extérieur en gardant ses trois enfants. La « Zia Tina » adorait les petits et me dit un jour « ton mari ne réalise pas ce que tu as souffert pour mettre au monde cet enfant ». Si tu veux que je garde Annalisa, je l’emmènerai avec moi en Italie et comme ça vous serez plus libres et en tête à tête. » J’ai immédiatement refusé cette proposition. Impossible de me séparer de ma fille qui s’était rapidement transformée en une gracieuse enfant blonde aux yeux verts. Elle était calme et souriante et ne posait pas de problème particulier. J’ai appris, dès mon retour à la maison, ce qu’est  l’instinct maternel. Dès que l’enfant bougeait, de jour comme de nuit, j’étais en éveil et je craignais sans cesse qu’elle s’étouffe. Si elle pleurait peu, c’est que je ne lui en laissais pas le temps, tant je devançais ses besoins. J’étais épuisée. Le manque d’expérience rendait chaque tâche plus compliquée qu’elle ne l’était. Le manque de confort couronnait le tout. Remplir une baignoire d’enfant dans un évier minuscule, puis la transporter sur la table bancale du séjour et donner le bain à un bébé qui s’agite sans rien renverser et sans laisser couler l’enfant tient du prodige ! et ce n’est qu’un exemple parmi tant d’autres. Nous avions demandé un logement plus spacieux, mais la réponse tardait à venir, et à la fin de mon congé de maternité, je dus confier Annalisa jour et nuit à une nourrice pour lui éviter des aller et retours en métro ou en bus deux fois par jour. Je travaillais alors rue Saint Sauveur, une petite rue proche de la rue Saint Denis. j’avais, dans un premier temps, trouvé une nourrice agréée dans la caserne des Gardes Républicains, mais je dus en changer et une Collègue de travail me recommanda Jeanette . Tous les lundis matins, les Dames de la rue m’aidaient fort gentiment à monter la poussette chez Jeanette et portaient le bébé avec amour. On dit toujours qu’un couple a deux sujets principaux de dispute: l’argent et les enfants. Nous n’avons pas fait exception à cette règle. Je ne comprenais pas l’attitude de mon mari qui restait couché le matin jusqu’à 10 heures pendant que j’allais au travail et qui laissait partir le bébé par tous les temps, refusant de le garder à la maison. Il jugeait que c’était un rôle exclusivement féminin de s’occuper des enfants et se sentait dévalorisé  par le fait même de s’en occuper. Il me voulait toute pour lui et ne comprenait pas mon manque de disponibilité. Il passait ses journées avec ses amis à la cafeteria de l’université pendant que je courais d’une tâche à l’autre. Plus d’une fois j’ai rué dans les brancards, mais il avait grandi avec ces préjugés et c’était chaque jour la lutte d’Astérix contre César, la mentalité bretonne contre les a-priori Italiens.  Pour me faciliter encore plus la tâche, mon mari proposa à la Zia Tina de venir vivre chez nous. Elle était sans ressources car elle n’avait jamais travaillé hors de chez elle et supportait mal les remarques acerbes de sa soeur aînée dont elle dépendait financièrement. Mais la Tante Tina ne parlait pas le français et il lui était impossible de lire un journal ou de regarder la télévision où nous ne recevions que des chaînes françaises . Elle parlait donc Italien à ma fille et la gardait à la maison toute la journée. J’étais seule à gagner le pain quotidien de quatre personnes et mon salaire dépassait à peine le SMIG de l’époque ! il valait mieux savoir compter. J’avais quitté mon job au courrier du coeur d’un grand quotidien et j’avais obtenu un emploi à l’Inspection Académique de Paris en qualité d’auxiliaire de bureau. Entre temps nous avions obtenu un logement confortable dans la proche banlieue mais nous n’avions pas de meubles ni de lave-linge. Je rangeais mes affaires dans des cartons et lavais le linge à la main dans la baignoire. Mes soirées étaient bien remplies. Mon mari lisait son journal avec la bénédiction de sa Tante.

Après quelques mois de travail, j’avais mis assez d’argent de côté pour acheter une chambre et un living en solde, mais c’était au prix d’une alimentation lourde à base de haricots blancs , de pâtes et  de polenta. Je n’étais pas habituée à un tel régime et je mangeais peu. Je prenais le car à 6 heures du matin pour me rendre à la gare, puis je prenais le premier train pour la gare d’Austerlitz. J’étais seule dans le wagon avec les ouvriers qui se rendaient sur les chantiers. La plupart d’entre eux dormaient, harrassés, sur leur banquette et il m’arrivait de somnoler aussi. J’avais ensuite un bon bout de route à faire à pieds pour arriver sur le boulevard Morland. mais j’arrivais toujours en avance pour avoir le temps de souffler avant le début de la journée de travail.  Le soir, les trains étaient bondés à la sortie des bureaux et j’avais du mal à rentrer avant 18 heures. Le samedi était consacré aux provisions et le week-end passait à une vitesse supersonique.

Un jour mon mari m’annonça qu’il allait partir. Il avait rencontré à l’université un jeune Maldivien qui lui avait proposé de faire sa thèse de Doctorat aux îles Maldives et il venait d’accepter cette proposition. Lire la suite

Souvenirs de jeunesse 2 – Les animaux 2

Lasagne, notre gros lapin blanc ,vécut 9 ans . Je le laissais parfois se promener dans le couloir de l’appartement après avoir enfermé les chats, car les chats agressent volontiers les lapins. Il passait ses journées à regarder par la fenêtre, juché sur une chaise et aux beaux jours allait s’étendre de tout son long sur le balcon. Comme les chats, il avait une litière et se montrait très propre. Il n’avait besoin que de câlins et, lorsque je lui montais son repas d’herbes fraîches aromatiques, il me lèchait les chevilles et ronronnait de plaisir. Car un lapin ronronne ! la première fois que je l’ai entendu, je n’en croyais pas mes oreilles. Mais de toute évidence, Lasagne savourait son bonheur d’être libre et en séurité et savait nous le dire . Chez nous, c’était une arche de Noé. En plus de  notre épagneul breton, Fulmine, dont le nom était copié sur celui du chien de Don Camillo, j’hébergeais une chatte croisée siamoise baptisée Marlowe, qui s’était imposée chez nous une veille de vacances et un petit chat angora, Michou, d’une douceur et d’une souplesse exceptionnelles trouvé dans la haie du jardin.  De plus, sur la pelouse, une dizaine de chats sauvages se prélassaient chaque matin et chaque soir, en attendant leur pitance. Ils partageaient leurs gamelles avec une armée de hérissons qui leur mordaient les chevilles pour pouvoir approcher de la « sainte table ». La vue de ces animaux me relaxait. Matin et soir, j’étais attendue par des êtres aimables et non agressifs, ce qui me changeait de l’ambiance du travail où les services de gestion que je dirigeais étaient constament en butte aux critiques et aux revendications plus ou moins justifiées. Ici, les revendications étaient faciles à satisfaire et la reconnaissance était visible dans les yeux de mes protégés. Il est un fait assez notable pour être signalé c’est qu’aucun des animaux que j’ai recueilli n’a tenté de s’enfuir à quelque moment que ce soit. Le chien dormait sur un lit de toile au pied de mon lit et chacun des chats avait son espace et son panier. mais le plus gâté était Lasagne, le lapin, qui disposait d’une vaste chambre où il pouvait donner libre cours à son énergie . Dans les moments critiques où je me trouvais dans le trente-sixième dessous, je ne pouvais me tourner que vers les animaux. Mes enfants étaient devenus de grands adolescents qu’il fallait bien souvent encadrer et recadrer , mon mari était aux abonnés absents, absorbé par son travail et son ambition carriériste et il me fallait trouver  en moi la force et la volonté de tout mener de front, travail ingrat, présence auprès des enfants, gestion de la maison . Alors, prenant exemple, sur François d’Assise, je parlais aux animaux, pour ne pas dire que je parlais toute seule…

Un matin où je fumais ma dernière pipe de « clan » avant d’aller au travail, j’aperçus sur la pelouse une tourterelle immobile. Plusieurs chats l’entouraient déja et je me précipitai pour les chasser. Je revins vers la maison pour chercher une cage à chats, mais je me parvenais pas à approcher l’oiseau d’assez près pour le pousser dans la cage. Je fis appel à Samira,une jeune femme  qui travaillait en cuisine dans l’établissement et qui vint immédiatement me prêter main forte pour sauver Gontrand . Samira réussit à écarter les branches de la haie et à saisir Gontrand qui avait les ailes coupées. Gontrand…, c’est ainsi que j’avais appelé la tourterelle et c’est ce nom qui figurait sur les papiers que je fis faire par un vétérinaire avant que ma fille n’emporte l’oiseau et la cage à la Ligue de Protection des Oiseaux. Gontrand avait passé 48 heures sur le rebord de la fenêtre de mon bureau, content d’être en cage au soleil et en sécurité.

Quelques années plus tôt un autre petit oiseau avait eu moins de chance. Il était tombé du nid et je l’avais recueilli dans la rue. Mais il était mort entre mes mains car je n’avais pas réussi à le nourrir. Il n’y a rien de plus triste qu’un être qui meurt sans que l’on puisse intervenir. Les cris de détresse du petit être sont déchirants et m’ont à chaque fois, profondément bouleversée. J’avais pleuré à chaudes larmes le tout petit épagneul trop tôt sevré que des êtres inhumains avaient arrachés à sa mère et qui avait hurlé une nuit entière avant de s’éteindre brusquement. J’en fus malade physiquement et moralement pendant plusieurs jours.

Dans mon entourage professionnel, mon amour des animaux était incompris. d’ailleurs mes fonctions ne m’attiraient pas la sympathie de grand monde, sauf peut-être de l’équipe ouvrière que je dirigeais et c’est grâce à mes protégés que je pouvais me ressourcer et supporter le stress quotidien. Lorsque je fus mutée en province les chats sauvages furent tous capturés, stérilisés et envoyés dans un refuge où ils disposaient d’un grand espace . Je n’avais pas le choix, ne pouvant pas les garder  près de moi. Mon nouveau logement de fonction était un appartement très spacieux où mon chien , mes deux chats et Lasagne le lapin eurent chacun leur espace . Mais Lasagne vieillissait et fut emporté par un corysa, puis, à son tour, Fulmine le chien rendit son dernier soupir. Je pris la décision de ne plus avoir de chien car c’était très contraignant de le sortir et ses besoins ne correspondaient pas toujours au timing imposé par le travail et les réunions. Et lorsque ma fille me téléphona qu’elle avait trouvé un petit chien en bordure d’autoroute,et qu’elle me demanda de l’accueillir, je lui  opposai un refus catégorique. Elle avait de bonnes raisons de ne pas garder ce petit chien dans son studio minuscule d’Alfortville où l’animal restait seul des journées entières. Elle insistait lourdement sur le manque de confort de son appartement et la présence de ses 3 chats. Nous nous mîmes d’accord pour qu’elle vienne me rendre visite un  dimanche , avec son mari et le petit chien. Mon mari ne voulait pas entendre parler de l’adoption d’un chien, mais malgré ça, dès l’arrivée du petit chien blond, il le prit dans ses bras et l’emmena devant un miroir en lui disant ; « tu vois, là, c’est Gigi et Papa! ». J’ai su que c’était gagné et que Gigi allait rester avec moi pour le reste de ses jours. Je lui achetai un petit manteau de laine rouge et, ensemble, nous avons sillonné le département pendant mes jours de congés. Il m’accompagne encore partout et, même s’il voit moins bien et si l’ouïe est moins fine, il sait quand je vais sortir . Son grand plaisir c’est de se promener en voiture. Les dernières années de travail, il m’attendait des demi-journées entières sur la banquette arrière de la voiture stationnée à l’ombre. Il disposait de croquettes et d’une petite cuvette d’eau. Je le sortais sur l’heure du déjeûner et le soir avant de reprendre la route pour rentrer. Une dame, inquiète de voir ce petit chien abandonné dans une voiture en stationnement, me guettait un soir, prête à appeler la police pour délivrer Gigi qui ne demandait rien à personne, car il ne pleure jamais quand il est en pays connu. Elle fut rassurée de me voir arriver et je l’ai chaudement remerciée pour sa sollicitude. Il y a tant de gens indifférents ! Mais après Gigi, promis, juré, je n’aurai plus de chien…

Avant de quitter mon avant dernier poste, j’avais emporté dans mes bagages une grande et magnifique chatte gris perle aux yeux verts qui erraient depuis un an dans les espaces verts alentours et qui interpellait les passants en miaulant désespérément. Je la nourrissais chaque soir et quand vint le moment du départ, je me fis aider par Richard, le Maître Ouvrier, pour la mettre en cage. J’avais aussi recueilli une autre petite chatte européenne qui pleurait de faim sous mes fenêtres ,elle était  trop petite pour chasser et sans domicile fixe. Je revins donc vers la Bretagne avec Gigi sur le siège avant et quatre chats sur la banquette arrière. Tout ce petit monde stérilisé et tatoué se retrouva dans le jardin. Mais Myriam et Ninon, les deux chattes adoptées récemment, ne s’entendaient pas et Myriam disparut un beau jour. Je désespérais de la revoir lorsque je reçus un appel inattendu. Une jeune femme l’avait trouvée et identifiée grâce à sa puce électronique et se proposait de me la rendre. Au tremblement de sa voix je compris qu’elle s’y était déja attachée et je lui proposai à mon tour de la lui laisser et de lui envoyer le carnet de vaccinations et tous les papiers prouvant l’adoption. Je venais de rencontrer ma grande amie Sterenn chez qui Myriam, rebaptisée Moumoune, coule des jours heureux.

Maintenant ,Marlowe et Michou sont morts à un mois d’intervalle et Ninon reste seule dans notre grande maison avec Gigi . Un nouveau chat sauvage est venu chercher fortune à notre porte mais préfère vivre dans un pot de fleur en terre cuite plutôt que dans la maison. Il reste donc dehors…Cette fois, c’est promis, juré, je n’aurai plus de chat…

Pourrai-je tenir parole ?

Souvenirs de jeunesse- L’indépendance 1

Lorsqu’à vingt ans je décidai de prendre définitivement mon indépendance, je me trouvai immédiatement confrontée à un problème crucial: celui de mes finances.Bien qu’ayant vécu ma vie d’étudiante dans un studio agréable, j’étais prête à renoncer à tout confort pour ne plus dépendre de ma famille. Une chambrette mansardée sous les toits de Paris me semblait bien suffisante et je me mis en quête d’un tel refuge. Après avoir été promenée dans des bouges sordides par des agences immobilières peu scrupuleuses, je décidai de m’adresser au centre catholique du logement des étudiants. Mon nouveau compagnon jugea qu’il était de son devoir de faire les démarches et je le laissai se présenter . Il revint vers moi qui m’étais attablée à la terrasse d’un café de la place Saint-Michel et son air dépité me fit comprendre qu’il avait essuyé un refus. Je décidai alors de prendre le relais et de demander un studio pour nous deux. A ma grande surprise je fus très bien accueillie et l’hôtesse d’accueil me donna l’ adresse d’une chambre libre immédiatement et le téléphone de la propriétaire. Pourtant, j’étais mineure et sans ressources propres, si ce n’etait un job d’étudiante à temps partiel. Mais, contrairement à mon compagnon, j’étais française et la profession de mes parents avait inspiré confiance !

Je téléphonai donc à la propriétaire du local qui avait fait inscrire sur la fiche de location « pas d’étrangers » et nous décidâmes Mario et moi d’aller ensemble lui rendre visite. Son appartement était situé non loin de là sur le Boulevard Saint Michel. Dans le salon d’accueil trônait la galerie des Ancêtres. Les meubles en bois précieux  et les lourdes tentures impressionnaient Mario qui se sentait mal à l’aise, ne sachant pas quel accueil lui serait réservé. Madame la Comtesse de C. était une petite femme maigre aux cheveux grisonnants qui portait une longue jupe grise et dont le visage portait constamment le sourire figé d’une feinte amabilité. On lui aurait donné un franc en la croisant dans la rue tant sa tenue était misérable ! elle nous expliqua que l’appartement que nous cherchions se trouvait dans un autre immeuble du cinquième arrondissement, au sixième étage sans ascenseur, que les toilettes se trouvaient sur le palier et que l’une de ses filles avait un appartement contigu car tout l’étage appartenait à son mari. D’autres étudiants louaient les autres pièces lui appartenant. L’immeuble était propre et bien entretenu et madame de C. nous annonça le prix de la location qui se montait à cette époque à la moitié du SMIG mensuel.  Pour parfaire le tableau, elle nous demanda de signer des documents élaborés par son Avocat, sur lesquels il était mentionné que nous étions « des amis hébergés à titre gratuit ». Ignorant tout de nos droits et pressés par le temps nous avons signé. En sortant de l’immeuble Haussmanien de madame de C. nous avions envie de donner un coup de pieds dans sa deux chevaux garée en bas sur l’avenue. Nous étions en 1972 et de temps à autre une voiture brûlait encore sur les boulevards suite à des échauffourées entre étudiants et CRS: si seulement quelqu’un pouvait s’en prendre à la « Cucugnan »!(c’est ainsi que je l’avais baptisée). Je m’étais quand même hasardée à lui demander pourquoi elle avait fait porter sur la fiche de location la mention « pas d’étrangers », alors qu’elle acceptait mon compagnon Italien. Elle me répondit sans rougir qu’elle « ne voulait pas de noirs ni d’Arabes » !!!voila qui était clair….En ces années de fraternisation sans frontières où nous fréquentions des étudiants de toutes les nationalités et de toutes les races, les opinions de madame de C. nous révulsaient.  Nous nous aperçûmes bientôt que la Gardienne de l’immeuble veillait sur les entrées et sorties des visiteurs et interpellait sans embage nos amis Africains ou Asiatiques. Nous remîmes bien vite les pendules à l’heure car lorsque nous décidâmes de nous marier, nous avions choisi pour témoins Moo-Koon, une jeune Malaysienne et Toshio un jeune homme Japonais. Il n’était donc pas question de les chasser de l’immeuble quelles que soient les idées de madame la Comtesse !

La chambre était meublée, car nous ne possédions rien . Mario n’avait qu’un seul drap et dormait habituellement dans un sac de couchage rapporté de ses voyages à Katmandou. Quant à moi, j’avais tout abandonné chez mes parents et ne possédais que les vêtements que je portais. Mon père, furieux de ma désertion et de me voir en compagnie d’un étranger m’avait priée de ne plus reparaître à la maison tant que je vivrais dans le péché et nous devions donc trouver rapidement de quoi nous équiper. ? Notre premier achat fut une couverture orange, couleur fort prisée dans les années ’70 et une casserole pour faire du café à la Turque. C’était la bohême…une amie nous apporta un peu de vaisselle dont ses parents n’avaient plus l’usage. Il y avait dans la chambre une vieille armoire bancale peinte en gris et, sous la fenêtre, une table demi-lune  montée sur roulettes qui la rendaient instable au possible. Madame la Comtesse nous avait fourni trois chaises antiques. Dans un renfoncement de la pièce, il y avait un grand lit de fer qui nous procurait une décharge électrique dès que nous le frôlions car l’installation électrique  n’avait pas été contrôlée depuis belle lurette et des fils étaient à nus . Il y avait aussi une belle cheminée ouverte qui laissait descendre le vent glacé de l’hiver. Point de chauffage dans la pièce, à part un minuscule radiateur électrique qui consommait une énergie folle et ne chauffait pas l’air ambiant à plus de 15°. Un petit couloir servait de cuisine et de salle de bains car il n’y avait qu’un seul point d’eau, et un horrible petit vaisselier barbouillé de peinture grise mangeait une place folle. Je m’en débarrassai dès que possible en le rendant à sa propriétaire qui le trouvait « de toute beauté ». Nous avions vue sur cour et sur les toits; mais notre priorité n’était pas de regarder par la fenêtre. Je décorai le mieux possible l’espace avec mes maigres moyens. Mario construisit des étagères pour ranger les affaires à venir, avec l’accord de la Propriétaire qui lui promit de le rembourser. Lorsque vint le moment de payer le loyer, Mario déduisit du montant dû les 150 francs qu’il avait dépensés et remit le chèque à la Comtesse. Mais cette dernière l’appela au téléphone pour lui demander de ne déduire que 50 francs par mois car elle avait « trop de frais avec ses trois châteaux » !!! c’était plus qu’il n’en fallait à Mario qui ne digéra jamais d’avoir dû obtempérer. Nous qui devions emprunter des tickets de restau U aux copains pour déjeûner, nous qui n’avions rien, nous avions été contraints de faire crédit à madame la Comtesse…

Après avoir quitté le service comptable de la SFA d’Issy les Moulineaux, j’avais trouvé du travail dans une pharmacie du boulevard des Gobelins en qualité de vendeuse, mais la pression exercée par l’employeur et le travail en lui-même ne me convenaient pas et je me retrouvai au chômage après quelques mois, enceinte de mon premier enfant. J’étais heureuse de porter cet enfant. Je n’étais plus la jeune fille trop maigre et filiforme , mais je mangeais désormais avec plaisir. Au restaurant universitaire, les cuisinières me servaient de doubles rations de ce que j’aimais bien sans supplément de prix. Elles me trouvaient bien jeunette pour porter cet enfant et c’est vrai que je n’avais que 20 ans. Le médecin consulté pour le suivi de la grossesse me parlait des besoins de l’enfant, de sa nutrition, de sa layette…je n’avais aucune idée de ce dont avait besoin un bébé, mais je me disais que je trouverais bien un moyen d’apprendre à le soigner. Tant d’autres femmes avaient eu des enfants depuis la nuit des temps…Les allocations de maternité me permirent d’acheter un berceau de toile et une layette décente pour l’enfant à venir. Je me rendais compte que mon jeune âge attirait vers moi les mères de famille, mais aussi les personnes plus âgées qui me prodiguaient maints conseils . Nous avions entrepris les démarches pour nous marier, Mario et moi, en priorité pour donner une famille stable à l’enfant et dans le but de renouer à plus ou moins long terme avec ma famille. Mario avait écrit à sa mère qu’il allait épouser une française et, bien entendu, il s’attira la réponse classique : « avec toutes les filles qu’il y a à Rovigo, tu es allé en chercher une en France ? ». Pour ma part, malgré les propos violents de mon père, je continuai à écrire à ma famille et surtout à ma grand mère qui, moins bégueule que les autres femmes de l’entourage, se chargeait de prendre ma défense.  Ma mère considérait que la honte s’était abattue sur la famille depuis que je vivais en union libre et  prédisait mon divorce à qui voulait l’entendre si je me mariais  et, de toutes façons,  refusait de connaitre mon compagnon. Nous avons dû attendre le mois de janvier suivant pour demander la publication des bans juste après ma majorité. Le prêtre de la paroisse Saint-Marcel transmit notre dossier catholique en Italie à l’église San Francesco e Giustina de Rovigo où devait avoir lieu la cérémonie. Généralement les mariages ont lieu dans la résidence de la fille, mais ma mère avait décidé que ma soeur aînée devait se marier en premier et qu’il n’était pas question d’organiser la cérémonie pour moi. Ce fut donc ma belle-mère qui s’en chargea.

Le 29 janvier, nous nous sommes présentés à la Mairie du 5° arrondissement pour nous marier. Il y avait foule. Un grand mariage était prévu après le nôtre, mais nous, nous étions seuls avec nos deux témoins. Pas de robe blanche ni de longue traîne, pas de photos. Personne de ma famille ne s’était dérangé . J’avais acheté une robe violette et beige assez ample et mon long manteau chiné cachait assez bien ma future maternité. Mario avait un costume acheté en Italie et, somme toute , nous étions très présentables. Le Maire-Adjoint qui nous unit était une femme qui, à la fin de la cérémonie, vint m’embrasser en disant: « j’ai une fille de votre âge » . Elle était toute émue. Le soir, nous prenions le train pour l’Italie.

A la gare de Lyon, le train était bondé. Une horde de travailleurs Yougoslaves rentrait au pays avec armes et bagages, les valises mal ficelées et le verbe haut. Dans notre compartiment, deux ouvriers Italiens parlaient entre eux lorsqu’arriva une jeune femme exaltée par quelques joints, qui se mit à la fenêtre en déclamant des poèmes et en informant le train entier qu’elle allait à Venise. Ah! Venise, la Place Saint-Marc, les pigeons…Les ouvriers s’en amusaient beaucoup et leur amusement fut à son comble quand elle se mit à leur enseigner la symbolique du serpent en les traitant de machos . Ils ne comprenaient rien à son discours et riaient à en pleurer.

En arrivant en Italie, mon mari commanda un taxi pour nous emmener jusqu’à chez sa mère. Son père était décédé lorsqu’il était encore enfant et sa mère vivait désormais avec sa soeur cadette Tina. Je m’attendais à un accueil « à la bretonne », c’est à dire réservé, de la part de ma belle-mère; mais ce fut un accueil « à l’italienne ». Sur le palier de l’immeuble, il n’y avait pas seulement ma belle mère et la tante de mon mari, mais tout l’immeuble était venu composer le Comité d’accueil. Je ne parlais pas Italien, personne ne parlait le français. Mon mari traduisait. Tout le monde se mit en quatre pour que je me sente bien et j’observais sans dire un mot les us et coutumes de mes hôtes. La porte de l’appartement restait constament ouverte sur le palier et les voisins entraient et sortaient sans arrêt, sous le moindre prétexte. On venait voir la Française (mon dieu qu’elle était maigre! on aurait dit une enfant!), on apportait un plat, un vêtement ou autre chose. Il faisait très chaud et les courants d’air faisaient du bien. A table, on me servit un plat de pâtes en hors d’oeuvre avec du « ragù » mijoté pendant des heures. Pour moi le « ragout » c’était tout autre chose. De même les ‘brios » étaient des croissants et non des brioches comme en France. Napoleon avait laissé derrière lui de nombreux mots français déformés et détournés de leur sens originel. Après les pâtes , je crus mourir en voyant arriver sur la table la viande rôtie avec des pommes de terre rissolées à l’huile d’olive. Pour le dessert, les pâtisseries au miel ont fini de m’étouffer. Je n’avais qu’une hâte, celle de dormir! mais c’était compter sans les moustiques qui pullulent dans la plaine du Pô et qui se sont jetés sur moi malgré le zampirone qui brûlait à la fenêtre et la moustiquaire. Jusque tard dans la nuit on entendait les discussions des voisins rassemblés au frais dans la cour. C’était une vie de famille à l’échelle d’un immeuble. Du jamais vu pour moi, mais quelque chose de très naturel dans ce quartier populaire de Rovigo.

J’ai découvert aussi la cuisine Italienne, si différente de la cuisine bretonne dans sa conception et dans ses saveurs, le pasticcio ou lasagnes, les aubergines grillées si parfumées, les fromages peccorino, mozzarella, cacciocavallo et tant d’autres et le vin de Lambrusco amabile qui a toujours gardé ma préférence. Nous sommes allés nous aussi à Venise où nous n’avons pas croisé l’ exaltée du train, mais où j’ai découvert, admirative le cristal de Murano. J’ai acheté une petite nappe brodée à la main pour couvrir ma table bancale à Paris et contemplé les ruelles de cette ville si particulière. Sur le Rialto, j’ai admiré des bijoux d’ambre sans pouvoir me les offrir, mais ce n’était pas un problème. Je m’étais émancipée et j’avais trouvé la stabilité recherchée. Il me restait maintenant à construire ma vie et à rechercher celui qui hantait toujours mon esprit, juste pour le suivre de loin.