angoisses enfantines

A cette époque, je devais avoir six ou sept ans .Il devait être un peu plus de 22h ce soir là, lorsque Louisette, notre voisine vint frapper à notre porte. « Viens voir Katell, dit-elle à ma grand-mère, il se passe quelque chose que je n’ai jamais vu. Zell-ta, vois-donc, le ciel est tout rouge ! »

Ma grand-mère sortit précipitamment dans le liorz et, comme je ne dormais pas, je me levai pour la suivre. Nous étions là, en chaussons dans le champ, contemplant l’horizon. Le ciel était rouge sang. Ce n’était pas un simple coucher de soleil, car la nuit était tombée depuis longtemps. Nous restions sans voix. Ma grand-mère dit tout à coup:  » mon Dieu, Louisette, ce n’est pas à nouveau la guerre ?! Le ciel était comme ça lorsque Lorient brûlait sous les bombes, mais maintenant, qu’est-ce qui brûle ? -Je n’ai entendu parler de rien, répondit Louisette, j’espère que ce n’est pas dangereux. On n’entend plus les oiseaux , on ne voit pas la lune non plus ». Il régnait un silence lourd . Je tenais ma grand-mère par la main et je la sentais si peu rassurée que je pris peur.Plus que de la peur, c’était une véritable angoisse irraisonnée, celle que l’on éprouve devant l’inconnu.Le ciel était immense et nous étions désarmées. C’était à la fois très beau et envoûtant et nous nous sentions cernées par la magie de l’univers.

Ma grand-mère, incapable de m’expliquer ce nouveau phénomène me renvoya au lit en me disant « on demandera à l’Instituteur demain; lui, il doit savoir ». Le lendemain matin, à l’école, l’Instituteur nous enseigna  ce qu’était une aurore boréale. Nous en avions une photo dans le livre de géographie, mais personne n’avait fait le lien avec ce que nous avions contemplé.

Un second évènement, qui peut sembler banal, se produisit quelques temps après. Je descendais la route de la gare pour rejoindre ma grand-mère qui travaillait chez un Particulier. Le soir tombait et la rue était déserte. Je chantonnais gaiement lorsque soudain je vis passer à quelques mètres de moi une étoile filante. On m’avait dit qu’il fallait faire un voeu en la voyant, mais on avait oublié de me dire comment mourrait une étoile filante. Soudain , dans le silence du soir, j’entendis le bruit que fait une pierre en tombant. Ce bruit était si proche que je crus un instant que quelqu’un me jetait des pierres et je pressai le pas. Plus d’étoile à l’horizon ni de pierre brillante par terre, il n’y avait personne en vue. Pourtant j’avais la gorge nouée. Du haut de mes sept ans, j’imaginais un monde magique et hostile et je mis quelques années à réaliser ce qu’était une étoile filante.

Depuis ce temps, les phénomènes célestes m’ont toujours passionnés, mais il m’est resté le souvenir de ces grandes angoisses enfantines devant l’inexplicable et le surnaturel.

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Les noces d’or

Nous étions en 1960. Ce dimanche-là, Pépé, Mémé et moi  étions conviés à assister  à une messe très spéciale. La Tante Joséphine et le Tonton François fêtaient leurs noces d’or en grande pompe.Ils s’étaient mariés en Janvier 1910 et cette année, ça faisait 50 ans que durait leur vie commune.Tonton François était le demi-frère de Pépé et, pour l’occasion toute la famille se rassemblait pour assister à une grand-messe bretonne .

Nous avons traversé le bourg, à pieds bien entendu, et nous sommes rendus à Croaz churé (prononcer Krochur) où nous avons rejoint les autres invités devant la maison de nos hôtes. La maison était bien trop petite pour nous accueillir tous,alors nous sommes restés dehors dans la rue pour saluer les innombrables cousins qui  avaient fait le déplacement . La Tante Phine est apparue dans son plus bel habit de velours noir brodé de perles, arborant fièrement sa plus belle coiffe de dentelle blanche à quatre ailes, soigneusement amidonnée. Elle donnait le bras à  François qu’elle avait épousé 50 ans auparavant et à qui elle avait donné cinq enfants. Je ne me souviens pas d’avoir vu le Tonton François aussi bien habillé en d’autres circonstances ! Costume sombre et chemise en flanelle, Phine lui avait imposé une élégance à laquelle il n’était pas habitué . « Oh, gast ! brao è Fanch hiriou ! » (bon sang, François est beau aujourd’hui!) entendit-on murmurer…

En bonne organisatrice, Phine nous a demandé de former un cortège en tête duquel venaient l’un de ses petits fils, Henry H. et son ami Pierre P. qui jouaient respectivement du biniou et de la bombarde. Le cortège a remonté lentement la rue de Scaër jusqu’à l’église paroissiale. Les invités devisaient joyeusement et les riverains sortaient sur le pas de la porte pour applaudir les joueurs. Monsieur le recteur de Guiscriff guettait l’arrivée du cortège et avait ouvert la grande porte de l’église pour laisser passer ses ouailles.Biniou et bombarde se sont tus quand l’orgue a commencé à jouer et le choeur des Religieuses a entonné des cantiques bretons. La messe n’était que musique. Henry et Pierre avaient choisi les morceaux les plus beaux et les chants traditionnels qui plaisaient aux vieux mariés. Pendant la messe, ces derniers ont renouvelé leurs voeux de terminer leurs jours côte à côte et ce fut un moment très émouvant pour toute l’assemblée. A cette époque , peu de couples encore pouvaient espérer atteindre leurs noces d’or et c’était une chance d’avoir trouvé le conjoint idéal en un temps où le divorce était interdit.

Après la communion et le « Ite, missa est », un nouveau cortège s’est formé sur le parvis de l’église et les participants ont fait le chemin en sens inverse jusqu’au domicile de Phine et François. Là un buffet campagnard était organisé, un vrai buffet campagnard avec une  table qui regorgeait de victuailles, de cidre et de vin rouge. Nous, les femmes, étions serrées au coude à coude mais à l’autre bout de la grande table, les hommes prenaient leurs aises et levaient leur verre en se souhaitant bonheur et longue vie. Tout était prévu pour faire un festin, surtout la charcuterie, puisque l’un des fils du couple était le charcutier du village, et personne n’est sorti de table avec faim, loin s’en faut ! Au dessert, des vocations sont nées grâce aux effluves d’alcool . Des chanteurs en herbe ont ressorti de leur mémoire des chansons anciennes qu’ils ont interprétées avec plus ou moins de succès -plutôt moins que plus d’ailleurs, tant certains chantaient faux! Les conversations allaient bon train et les adultes égrenaient les souvenirs du temps jadis, de sorte que les enfants ont eu l’autorisation de sortir de table et d’aller jouer dans le jardin derrière la maison. Pierre, le Talabarder et Henry le joueur de biniou surveillaient nos jeux et entretenaient leurs instruments en vue de la sérénade.

Quand vint le soir, les musiciens ont joué une gavotte et un jabadao et les vieux mariés ont dansé sous le regard mi-amusé mi-envieux des jeunes de la famille. La musique s’entendait fort loin, mais aucun riverain n’aurait songé à protester ni à se plaindre. Chacun comprenait qu’un jour aussi exceptionnel devait être fêté et la tolérance était de mise entre voisins. La lune était « lemm » ce soir là, brillante et tranchante comme une lame de couteau et nous a raccompagnés à travers le bourg jusqu’à la maison.Je la suivais des yeux en tenant la main de Pépé et Mémé . Pour moi,tout n’était que joie et bonheur malgré la fatigue de cette longue journée. Joseph et Catherine devaient encore attendre 9 ans avant d’organiser eux aussi une  fête pour leurs noces d’or, mais maintenant tout était possible. Le destin leur donna raison…

La kermesse

organisée par la Paroisse de Guiscriff se déroulait chaque année à l’Ecole des Soeurs . La cour de récréation était assez vaste pour accueillir les deux tiers de la population de la commune et il y avait toujours foule. A la fin de son sermon, Monsieur le Curé avait annoncé la date de l’évènement un bon mois avant sa tenue, faisant appel à tous les gens de bonne volonté pour donner un coup de main à la préparation des lieux et pour fournir les différents lots qui devaient récompenser les vainqueurs des nombreuses compétitions. Un haut-parleur grésillant diffusait les commentaires des organisateurs.

 Sur des tréteaux de bois, des volontaires servaient un bol de café, du gâteau breton et des crêpes aux amateurs, ou plutôt aux amatrices, car les hommes préféraient la buvette. La consommation d’alcool n’était pas limitée, mais le prix du verre de vin était suffisamment élevé pour dissuader les messieurs de s’ennivrer. Le Clergé connaissait bien ses ouailles…

Un peu plus loin, les enfants pouvaient acheter des confetti , des bulles, des bonbons etc…tout pour ravir et retenir les enfants qui jouaient pendant des heures.Au milieu de la cour, les organisateurs avaient installé le « lapinodrome », cercle formé de caisses en bois garnies de feuilles de salade. Un malheureux lapin était sommé de sortir de la caisse où il s’était réfugié pour en choisir une autre. Les caisses étaient numérotées et les joueurs avaient acheté un ticket ,espérant que Jeannot Lapin choisirait de se blottir dans la case portant le numéro qu’ils détenaient. Le vainqueur emportait un panier garni de victuailles, une poule ou…un lapin. Je n’aimais pas cette loterie car j’avais toujours pitié du lapin que l’on prenait par les oreilles, ce qui le faisait horriblement souffrir !

D’autres jeux étaient organisés pour les adultes et les enfants: la course en sac avait ses adeptes dont je ne faisais pas partie et les tournois de pétanque se disputaient avec le plus grand sérieux. Ma préférence allait à la lutte bretonne où s’affrontaient les hommes les plus vaillants de la Paroisse et au « gouren » ou jeu du bâton qui était un jeu de force et d’adresse.

Je revenais à la maison avec le sourire, après avoir dépensé mes piécettes du Dimanche en bulles de savon, mais contente d’avoir passé un après-midi festif. Les grands gagnants des gros lots devenaient des célébrités dans le village. Leur nom serait cité à la grand-messe du Dimanche suivant: nul doute que le Saint Esprit avait contribué à leur succès. Dans un village où il ne se passe jamais rien, la kermesse était un évènement très important attendu de tous. La preuve: je m’en souviens encore ! 

un portrait de mon Père

Mon Père se prénommait Henri. C était un homme secret et  peu disert , dont l’abord était peu amène. Il parlait peu de lui même et de son passé, laissant à sa femme le soin de parler pour deux et de raconter les histoires qu’elle voulait à sa façon. Il était né à Fougères, en Ille-et-Vilaine le 23 novembre 1920, dans une famille de 5 enfants, dont il était l’aîné. Fils d’autre Henry et petit fils d’un immigré Italien et d’une brodeuse Lorraine, il passa son enfance en Ille et Vilaine, à SaintAubin du Cormier où vivaient ses Parents et ses grands Parents maternels.

Comme son père, Henri junior était grand, mince, élancé. Il avait les yeux très bleus, hérités, non pas du côté Lorrain, mais de son grand-père Italien né dans la Province de Belluno, région qui avait été pendant longtemps sous la domination Autrichienne. Mon père avait hérité de la prestance et de l’intelligence vive de son père et de la grande beauté de sa mère qui, entre nous soit dit, était loin d’être sotte. Sa haute stature et son air dominateur le faisaient remarquer partout où il passait.  Sous son apparente froideur, Henri junior cachait un tempérament chevaleresque. Doté d’une grande empathie, Il  était très attentif au monde qui l’entourait et savait se montrer secourable et même charitable à l’occasion. Si, à ses yeux, l’argent comptait peu, le statut social, en revanche revêtait une grande importance. Il avait une revanche à prendre sur la vie et souhaitait s’en sortir mieux que ses Parents.

Sa vive intelligence et sa mémoire phénoménale l’avaient fait remarquer  par le Proviseur du Lycée de Fougères .  Il était pensionnaire et Boursier d’ Etat,  mais l’Instituteur de Saint Aubin avait eu beaucoup de mal à convaincre la mère d’Henri à le laisser partir à Fougères, alors que beaucoup de jeunes garçons restaient à Saint Aubin pour obtenir leur Certificat d ‘Etudes Primaires, sésame qui leur permettait d’entrer dans la vie active à brève échéance. A une époque où les enfants issus des classes populaires étaient presque systématiquement orientés vers des études courtes, couronnées par l’obtention du Brevet Supérieur, et malgré l’indigence de sa famille, Henri fut orienté vers un cycle long et obtint un Baccalauréat A’ (Latin, math) . Il passait ses week-ends à Fougères, chez  ses Tantes, mais il ignorait les liens de parenté. Sa mère lui intimait l’ordre de se rendre le vendredi soir et en alternance, chez la « Mère Desbin » ou la »Mère Chartrain » et il y allait, content de ne pas rentrer chez ses Parents où trois petits frères envahissaient désormais l’espace. Il quitta donc le lycée l’année suivant l’obtention du Bac, mais ne put malheureusement pas entreprendre les études de médecine auquel le Bac A’ permettait d’accéder, car ses parents n’avaient pas les moyens de financer de longues études. Il s’était découvert depuis longtemps une passion pour les sciences et souhaitait trouver un travail dans ce domaine. Ce fut grâce à l’appui du Proviseur du Lycée de Fougères,Monsieur Jardin, qu’il fut embauché en qualité de Contrôleur sous contrat à l’Office des Pêches de Saint-Servan-Sur-Mer et ne fut donc plus à la charge de sa famille.

Un jour, il décida de rendre visite à sa Tante Maria, la soeur de sa mère. Maria avait été ouvrière à la laiterie de Saint Aubin du Cormier et s’était mariée à Lucien Talineau qui travaillait comme palefrenier au haras d’Hennebont. Elle avait quitté son travail pour suivre son mari qui conduisait souvent les chevaux du haras d’Hennebont dans d’autres haras, pour les saillies. En ce moment, Maria et Lucien séjournaient à Scaër, un bourg à la limite du Finistère et du Morbihan, chez Marie Bourgeon, une payse de L’oncle Lucien qui avait épousé un Scaërois. Dans le train qui reliait Lorient à Rosporden, une jeune fille aux grands yeux bleus monta à Quimperlé et n’hésita pas à engager la conversation. Marie-Jeanne lui apprit qu’elle venait d’être nommée Institutrice à Kerjulien, près de Guiscriff et qu’elle se rendait chez ses Parents, puisque désormais elle quittait le pensionnat de Quimperlé. Difficile de savoir ce qu’ils se sont dit; toujours est-il que Marie-Jeanne proposa à Henri de venir le lendemain à la kermesse de Scaër et , de son propre aveu, il accepta avec joie. Ils se revirent donc presque chaque jour, tant que dura le séjour d’Henri à Scaër. L’oncle Lucien et la Tante Maria étaient ravis du choix de leur neveu, car Marie-Jeanne était fort belle et son métier d’Institutrice rajoutait à son charme.

Marie-Jeanne resta peu de temps à Kerjulien et , sur sa demande, le Rectorat lui proposa des remplacements à Hennebont où vivaient l’oncle et la Tante d’Henri  puis à Inzinzac Lochrist où les nièces de l’oncle Lucien, les Demoiselles Crabot étaient Directrices d’Ecole.  Marie Jeanne fut plutôt mal accueillie par sa future belle-famille car la mère d ‘Henri espérait qu’en sa qualité d’aîné , il lui apporterait une aide matérielle et financière pour élever ses frères et soeur. Or, Henri parlait maintenant de se marier et  le fait qu’il soit encore mineur, puisqu’il n’avait que vingt ans, ne leur laissait aucun moyen de pression. Il serait majeur bientôt et il était donc inutile de refuser leur consentement. Le mariage eut lieu à Guiscriff le 23 septembre 1941, un jour où règnait une chaleur estivale. Seuls le Père d’Henri et son frère Marcel assistèrent à la cérémonie. Jeannick Harnay s’était improvisée cuisinière et tout se passa pour le mieux.

Le travail reprit et l’année d’après, Marie-Jeanne demanda à se rapprocher de son époux et fut nommée à Saint Servan sur mer. Henri aurait pu se contenter de son métier de contrôleur des Pêches, mais , prenant exemple sur un ancien camarade de Lycée, il s’inscrivit à la Fac de Droit et travailla seul, le soir, pour obtenir sa licence. Avec l’aide morale de Marie-Jeanne, il obtint son diplôme et se mit à étudier les possibilités de promotion sociale. Justement, le Ministère de la Marine organisait un concours pour recruter des Administrateurs de l’Inscription Maritime. Il n’y avait que cinq postes offerts pour toute la France: malgré tout, Henri se présenta aux épreuves et ce fut un succès. Désormais il entamait une carrière dans la Marine Nationale et la Marine Marchande. Il fallut à nouveau se séparer, car l’école des Administrateurs prévoyait un voyage d’un an autour du monde ,à bord de la Jeanne d’Arc. Marie-Jeanne resta seule à Saint-Servan. Le stage terminé, Henri reçut sa nomination pour Oran, ville d’Algérie administrée par la France. Marie-Jeanne quitta son métier d’Institutrice pour suivre son conjoint.

L’adaptation fut difficile. Nouveau pays, nouveau climat, nouveau métier qui, dans les premiers échelons ne payait pas encore beaucoup, nouveau chef qui entendait bien formater le nouveau venu et nouvel état d’esprit qui était celui des Officiers de Marine dont les femmes épousaient le grade. Il aurait fallu donner des réceptions pour être bien noté, mais Henri s’y opposa. Il n’allait pas jeûner pour recevoir les autres en grande pompe ! le conflit s’installa donc et Henri préféra demander une mutation. Cette fois, on l’envoya à Dakar. C’était en 1950. Le port de Dakar avait besoin d’une nouvelle organisation et d’une réglementation officielle. C’était pain-béni pour ce licencié en Droit qui se spécialisa dans le Droit Maritime. D’autre part, l’Inscription maritime gérait tout ce qui concernait la pêche en mer et les thoniers Bretons étaient nombreux dans le port. Parfois, des accidents survenaient en mer et l’Administrateur devait organiser les rapatriements des marins. Bref, Henri était passionné par son métier. Il déléguait volontiers à ses Adjoints la gestion quotidienne , pour se consacrer aux grands projets. C’est ainsi qu’il dota le port de Dakar d’une  réglementation et qu’il était passé maître dans l’art de gérer les conflits entre les Armateurs et les Marins. Henri rendait des comptes au Ministère de la Marine et se rendait à Paris une à deux fois par an pour rencontrer Mademoiselle L. qu’il renseignait de vive-voix sur la situation du Sénégal. Tout en ayant de bons rapports avec les Africains, Henri était un fidèle serviteur de La France.

Suite à une promotion, Henri quitta le Sénégal en 1963. Il fut nommé à Bayonne, où son caractère affirmé le fit entrer en conflit avec les Basques et il quitta la ville en plein mois de janvier 1967, suite à une mutation »sanction » qui le nommait à Boulogne-sur-Mer, dans le Pas- de-Calais. Nous, les filles, nous suivions le déménagement et changions de lycée à chaque mutation. Le lendemain de notre départ , une bombe artisanale explosait aux Affaires Maritimes de Bayonne et ce fut le successeur d’Henri qui eut la peur de sa vie ! A Boulogne sur mer, tout se passa bien. Henri appréciait la droiture et la franchise des gens du Nord qui le lui rendaient bien. Après plusieurs années passées au quartier de Boulogne, Henri atteignait désormais l’apogée de sa carrière et son nom figurait sur la liste des promouvables au titre d’Amiral et on lui confia donc le quartier de Bordeaux, puis la Direction Générale de la côte Sud Ouest. Il vivait à l’hôtel de la Marine, sous les ors de la République et se reposait sur la compétence de ses Adjoints, se consacrant à représenter la Marine dans les nombreux cocktails et banquets organisés en ville. Il était arrivé aux étoiles dans un métier qu’il adorait, car il était amené à prendre des décisions et jouissait d’une liberté d’action que peu de fonctions procurent. Cela correspondait tout à fait à son caractère indépendant.

Il n’avait qu’une parole et connaissait par coeur le poème de Rudyard Kipling qu’il essayait de mettre en pratique chaque jour. « tu seras un homme mon fils ». Il aurait aimé avoir un garçon,pour pouvoir lui inculquer ses valeurs.Mais il avait un caractère emporté qui le mettait dans de violentes colères. Je parlais peu avec mon Père, car je ne savais pas quoi lui dire et il s’intéressait peu à moi. Ce n’est qu’à l’âge adulte, lorsque je me suis intéressée à sa généalogie, que j’ai réussi à établir le contact. Il avait une nette préférence pour ma soeur et ne s’en cachait pas. Il étudia toutes les possibilités de la favoriser lors d’une future succession et, à chaque fois, je dus défendre mon pré-carré. Ma soeur lui ressemblait par son emportement et lui racontait volontiers ses problèmes de couple ou de travail. Il donnait beaucoup de conseils à sa fille aînée, sans voir que le monde évoluait et que nul ne peut se permettre de juger la vie des autres. Malgré tout, il a laissé de lui l’image d’un homme sincère et droit, profondément humain, et les messages de condoléances affluèrent de toute la France et au-delà, lorsqu’il disparut le 15 avril 2008.

La maladie

La terreur des Paysans d’autrefois était de tomber malades. La maladie coûtait cher et on n’accordait au médecin qu’une confiance relative. Certes on l’admirait pour son savoir et sa disponibilité, mais il avait une fâcheuse tendance à vous envoyer très rapidement à l’hôpital et chacun savait que l ‘hôpital était  l ‘ anti -chambre de la mort. Personne ne songeait un seul instant que, si le médecin avait été consulté plus tôt, le patient n’en serait pas arrivé là ! pourquoi aurait-on dépensé des « gwennec » sans être absolument certain que l’on couvait quelque chose de grave ?

C’est ainsi qu’une année, ma grand-mère dût être hospitalisée en urgence à la clinique de Gourin, pour avoir trop attendu avant de consulter pour des problèmes gynécologiques. A-t-on idée de se montrer ainsi à un Docteur ?! il fallut toute l’insistance des femmes du voisinage pour que Katell consente enfin à se confier au Docteur Boucher, qui l’envoya immédiatement à Gourin. Le départ fut déchirant. Katell était convaincue de ne jamais revoir les siens et Joseph avait les lèvres qui tremblaient, certain qu’on envoyait sa femme dans un mouroir. Tous deux gardaient en mémoire ce que racontaient leurs parents: les mauvais traitements subis par les pauvres hères livrés aux mains des « bonnes soeurs » qui dispensaient les soins dans des salles communes où ne règnait aucune « privacy » et où l’hygiène était sommaire. Eux, les pauvres qui ne parlaient presque pas le français, avaient entendu maintes fois l’histoire racontée par le cousin Jean Scoazec qui avait du porter assistance en Beauce, à un ami atteint de gastro-entérite. A la « Bonne Soeur » qui lui demandait de quel mal souffrait son ami, Jean ne savait pas quoi répondre en Français, alors il avait opté pour un langage imagé, en espérant être compris. « clicli clacla zort he tilhad, ma soeur ! » avait il expliqué. Ce qu’on pourrait traduire par « clicli clacla, il a sali ses vêtements, ma soeur! » . Peu habituée aux onomatopées bretonnes, la religieuse avait été prise d’un fou rire , ce qui avait vexé les deux amis.

Joseph et Katell n’avaient donc qu’une confiance limitée en la médecine. Allait-on comprendre la malade? allait-elle comprendre ce qu’on allait lui dire ? l’urgence fit qu’elle se rendit quand même à la clinique. Après tout, elle restait en Bretagne. Gourin n’était qu’à quelques kilomètres de Guiscriff et elle trouverait bien quelqu’un pour lui traduire le discours du médecin. En entrant dans la clinique,Katell fut très surprise de l’accueil aimable qui lui fut réservé et la chambre où on la mena n’avait rien à voir avec les chambres dortoirs de jadis. Le confort moderne était arrivé jusqu’à Gourin et la surprise fut totale. Combien allait-elle payer tout ce confort ? « ne vous inquiétez pas, Madame, lui dit l’infirmière, la Sécurité Sociale prendra tout en charge ». De mieux en mieux…..était-ce possible ? Katell était rassurée, elle pouvait maintenant dire son chapelet et se préparer à recevoir l’extrême onction, ce que le Médecin lui refusa.  « vous n’avez donc pas confiance en moi ? » lui dit-il. Katell n’osa pas répondre qu’elle avait encore plus confiance en Jésus Christ et se tut.

L’opération se passa très bien. Dans sa chambre, Joseph l’attendait et, lorsqu’il constata que Katell était vivante, je vis une grosse larme rouler sur sa joue. Pas un mot ne fut échangé entre les deux époux, mais tout l’amour qu’ils ressentaient l’un pour l’autre tranparaîssait dans les regards qu’ils échangeaient.  Pour l’enfant que j’étais alors, il ne faisait aucun doute que ma grand-mère allait survivre à l’opération, mais c’était bien la première fois que je voyais pleurer mon grand-père et j’en fus toute chavirée. La seconde et dernière fois que je le vis pleurer, ce fut lors de mon départ définitif de Guiscriff qui fut un drame pour mes grands -parents comme pour moi.

En quittant la clinique,Katell remercia chaudement toute l’équipe qui avait su la comprendre. Comment n’y avait-elle pas pensé plus tôt ? les infirmières aussi parlaient le breton et ses desiderata étaient exaucés aussitôt, d’autant plus qu’elle n’était pas exigeante. Le « Seigneur » l’avait sauvée, c’était certain et sa foi s’en trouva renforcée pour le restant de ses jours. De son côté, Joseph retrouva le sommeil, sa Katell était revenue saine et sauve. hohoho!! à Gourin il y a de bons Docteurs !!! il allait pouvoir raconter ça à Jean Scoazec  .

Le goûter de Noël

Chaque année, les Instituteurs de l’école Primaire Publique érigeaient un arbre de Noël dans la grande salle qui servait de cantine. La veille des vacances de Noël, on ne travaillait pas et chaque enfant attendait avec impatience l’heure du goûter préparé par Fine Cren, la cantinière. Fine connaissait parfaitement les goûts des enfants de la campagne. Elle réservait le chocolat à quelques enfants « gâtés » comme moi; son chocolat « maison » était d’ailleurs délicieux. Mais la plupart des petits campagnards buvaient du café dès l’âge de cinq ans et Fine les servaient copieusement. Comme l’école n’était pas riche, chaque enfant qui le pouvait apportait des gâteaux et partageait avec ses voisins moins fortunés . En conséquence, je mangeais rarement ce que préparait ma grand-mère. Chacun avait son bol aussi et le mien était régulièrement « emprunté » par un copain qui le trouvait joli. ça me chiffonnait, car j’ai toujours détesté boire dans un bol ébréché et, malheureusement, les bols de la cantine étaient souvent abîmés. Deux immenses tables de bois brut, sans nappe, bordées de bancs de bois pouvant accueillir six à huit convives chacun, meublaient toute la longueur de la salle . Chacun enjambait les bancs pour prendre place et c’était une belle pagaille au départ, car chacun voulait aussi rester près de ses copains et jouait des coudes pour déloger les envahisseurs.

Quand le calme état revenu; Fine servait les enfants, un à un. Un « grand » de la classe du certificat d’études aidait à la distribution des gâteaux. Tout le monde louchait du côté du sapin, au pied duquel une montagne de jouets attendait les plus jeunes. Nous nous dépêchions de finir notre goûter car Monsieur le Directeur attendait ce moment pour procéder à la distribution des jouets. Le père Noêl ne passait pas pour les plus grands. Chez eux non plus d’ailleurs…Dans les fermes, les Parents avaient bien d’autres choses à faire. Il aurait fallu venir au bourg à pied ou à bicyclette sous la pluie ou dans la neige, par un froid glacial pour acheter des choses inutiles. Inconcevable ! à l’occasion on achèterait un vêtement neuf pour le dimanche ou des chaussures solides. Quelque chose d’utile, en somme…Alors, les « grands » avaient beau avoir  entre dix et quinze ans, ils regardaient d’un air envieux les cadeaux offerts aux petits. Pour les filles, il y avait chaque année des poupées, des planches à repasser, des dînettes et pour les garçons , les traditionnels camions de pompiers, les outils de jardinage ou les épées en bois.  Personne n’était déçu par le Père Noël de l’école. Nous rentrions chez nous en courant, tout fiers de montrer à nos parents et grands Parents ce que nous avions reçu. Les cadeaux étaient rares pendant l’année et celui-ci était donc particulièrement apprécié !

Chose curieuse, personne ne recevait de livre, pas même un livre de contes…Les livres étaient donnés en fin d’année par les Instituteurs aux élèves qui aimaient lire. Pour les autres, c’était un cadeau inutile. L’Ecole de Guiscriff donnait dans le pratique. Les enfants étaient mentalement préparés à leurs tâches d’adultes et orientés en conséquence, et tout le monde trouvait ça normal. Je me souviens encore de la fierté ressentie lorsque j’ai reçu du Père Noël une « Jeannette » pour le repassage. C’était un jouet de « grande avec lequel je pouvais assumer mon rôle de mère auprès de ma poupée !  Chacun était bien à sa place dans la société des années 50 et l’apprentissage commençait tôt. Aller à l’encontre des idées du Père Noël aurait été scandaleux et nous avions toute la vie pour faire la part des choses.

Les visites médicales

Maintenant que je suis sexagénaire, j’ai gardé une sainte horreur des visites  chez les Praticiens de la Médecine, quelle que soit leur spécialité. En remontant le plus loin possible dans mes souvenirs, je suis arrivée au temps où l’on pratiquait encore dans les campagnes, les vaccinations de groupe. Chaque famille recevait une convocation, précisant qu’une équipe médicale serait dans le village tel jour  de telle heure à telle heure et que l’enfant » X » devait se présenter accompagné d’un adulte responsable pour se faire vacciner contre la polio – qui faisait encore des ravages- et diverses autres maladies infantiles.

Ces séances de tortures avaient toujours lieu un jeudi, car c’était le jour où il n’y avait pas d’école et se déroulaient dans une grande salle de l’ancienne Mairie de Guiscriff , sous les combles. Il règnait une chaleur suffocante sous les toits. Au fond de la salle, un médecin à la mine rogue officiait machinalement. Une infirmière qui servait aussi de Secrétaire (ou l’inverse) accueillait ce public spécial et notait le nom des arrivants. Il y avait foule dans les couloirs de l’ancienne Mairie. Généralement, les enfants arrivaient en tremblant, certains que le Docteur allait les faire souffrir, mais prenaient place dans les rangs sans trop d’histoire.L’attente était longue et nous restions debout  en attendant notre tour pendant une heure ou deux. Tout à coup, un hurlement s’élevait. Un enfant moins courageux que les autres n’avait pas supporté l’immense douleur infligée par les bourreaux venus de la ville et voila que les uns après les autres, tous les enfants éclataient en sanglots bruyants et en cris d’orfraies. C’était un concert insoutenable et le médecin avait bien du mal à garder son calme. Les Parents ne savaient plus comment calmer leur progéniture. C’était l’enfer !

Lorsque mon tour venait, je pleurais comme les autres et parfois plus que les autres. Il fallait me dévêtir  l’épaule et le bras gauche (il en allait ainsi pour tout le monde), puis l’infirmière désinfectait sommairement l’endroit prévu pour la piqûre et immédiatement, le médecin injectait le vaccin ou scarifiait le bras . Bien sûr, l’injection était parfois un peu douloureuse, mais pas au point de pleurer pendant deux heures d’affilée et j’étais toute étonnée que ce soit déja fini. Comme j’étais lente, on m’envoyait me rhabiller un peu plus loin dans la salle . Entre deux restes de sanglots , je me mouchais bruyamment et je reniflais à faire pitié.  Je m’habillais du mieux que je pouvais, c’est à dire de travers en général, puis  Mémé et moi nous sortions de la Mairie avec quelques camarades d’infortune et leurs Parents épuisés et nous revenions à petits pas vers la maison. J’avais droit à un goûter copieux pour compenser l’énergie déployée à hurler avant d’avoir mal. Je savais déja que, le lendemain dans la cour de l’école, j’allais pouvoir raconter cette aventure à ceux qui avaient échappé à la séance de vaccination.

Il y avait aussi le médecin scolaire qui passait à l’école une fois tous les deux ou trois ans. Lui non plus, je ne l’aimais pas. Il me vexait chaque année par ses questions incongrues. « Manges-tu à ta faim? », « vas-tu te décider à grossir un peu? » son commentaire final me traitant de « petit gabarit » était insupportable…Lui aussi me renvoyait en classe à demi vêtue sous prétexte que j’étais trop lente à m’habiller. Les grands riaient de me voir ennuyée et mon amour-propre en souffrait. Même la Maîtresse ne venait pas à mon secours et j’en voulais au monde entier !

Depuis ce jour, j’ai dû consulter bien d’autres médecins, hélas ! mais je ne vais les voir que contrainte et forcée. J’ai appris à m’habiller rapidement, heureusement pour moi, mais je vais les voir « à reculons », comme s’ils m’attendaient pour expérimenter leur dernière invention. Je n’ose plus pleurer bruyamment comme autrefois, et pourtant…comme ça m’aurait fait du bien de m’extérioriser ainsi en certaines circonstances !….

Les rues de Guiscriff et ses habitants dans les années ’50

Debout sur le seuil de sa maison, Rose contemplait le carrefour de la route du Saint et de la route de la gare.. Sa mise était assez négligée et sa conversation assez limitée. Lorsque nous passions à portée de voix, Rose nous disait « ah, vous êtes là! quand est-ce que vous partez ? ». Rose avait été la « bonne amie » de mon grand -père du temps de leur jeunesse et Joseph ne refusait jamais de rendre de menus services à Rose, sachant qu’elle lui réservait toujours une bonne bouteille pour le récompenser de ses efforts. Et puis, le neveu de Rose, Joseph, avait été le chevalier servant de Marie-Jeanne  quelques années plus tard et Rose se sentait donc un peu de la famille. Elle recherchait notre compagnie, mais nous ne savions pas trop quoi lui dire et, en aparté, nous nous moquions gentiment de son accent breton traînant et de sa coiffe souvent posée de travers.

De l’autre côté de la route de la gare, presqu’en face de chez Rose, il y avait le photographe, René Prima qui exposait toujours des portraits magnifiques des grands mariages de Guiscriff. René Prima cumulait les activités et coiffait aussi les hommes. Sa femme, Fernande était toujours impeccablement coiffée au point que je la soupçonnais de porter une perruque. L’unique médecin de Guiscriff , le Docteur Boucher, avait succédé au Docteur Pelleteur, véritable figure locale, et vivait dans une jolie maison non loin de l’ancien atelier de Guillaume Quemener, le frère de mon arrière grand-mère. Cet ancien médecin militaire n’aimait pas les enfants qui le lui rendaient bien et sa seule vue suffisait à déclancher une crise de larmes ! mais c’était un excellent médecin, très dévoué qui parcourait la campagne jusque tard dans la nuit pour soigner les patients les plus rebelles. Toujours dans la route de la gare vivaient Marie-Thérèse C. et son mari Théophile le D. et leurs nombreux enfants. Ces cousins proches ont gardé  jusqu’au bout le sens de la famille et ont rendu de grands services à ma grand-mère vieillissante.

Encore un café-épicerie près de la rue Jules Ferry. C’était Mimi David qui en était la patronne et puis, plus bas que chez Finnick Roux, en descendant la côte, on passait devant chez Jean Dour qui, comme son nom ne l’indique pas, ne vendait pas uniquement de l’eau, mais approvisionnait en vin les cafés du bourg. Louis le Meur et son cheval livraient le charbon et les bouteilles de gaz et plus bas encore, il y avait la scierie de monsieur Guillemot, son bruit infernal, ses immenses troncs prêts à être découpés en lamelles, la bonne odeur de la sciure de bois.

Le garage Talabardon était un immense hangar où étaient entreposés de nombreux tracteurs et outillages agricoles. Si les automobiles étaient peu nombreuses, les motoculteurs et tracteurs en tous genres se développaient. Les mécanos étaient couverts de graisse, mais n’avaient pas leur pareil pour remettre en état les véhicules qu’on leur présentait. L’arrivée sur le marché de véhicules à commandes électroniques a signé l’arrêt de mort de ce garage qui excellait dans les réparations mécaniques.

Plus loin encore, il y avait la belle et grande maison construite par monsieur le Maire et madame. Monsieur Mongin était Maire et Directeur d’école. Sa femme née Jeanne le Pensec avait eu une jambe amputée pendant la seconde guerre mondiale et marchait avec difficulté. Ce qui n’empêchait pas ses galopins de petits -fils de la narguer en lui criant « tu ne m’attrapperas pas, Mémé!! » et en grimpant dans les arbres pour lui échapper.

Puis on arrivait à la gare où le marc’h du , ou cheval noir, était encore en fonction. On l’entendait siffler lorsqu’il arrivait à Scaër . Le petit train n’allait pas vite et s’arrêtait pour laisser passer les pietons lorsqu’il n’y avait pas de passage à niveau. Il reliait Rosporden à Carhaix à travers la campagne et c’était un plaisir d’y rencontrer un tas de gens de connaissance. « Alors ? toi aussi tu vas à Carhaix  ? »  «  »oui, bien sûr, c’est le marché… » et la conversation suivait son cours pendant tout le trajet.

Dans la rue de Saint Maudé, Jeanne le Bec tenait un magasin de souvenirs et d’articles bretons. Sur le même trottoir, s’élevait la grande maison de Joseph Cren et de sa femme Aline Demezet. Joseph était un neveu de mon grand-père et c’était le menuisier du village.Il avait appris le métier avec son père, François le Cren, un demi-frère de mon grand père. Son atelier était de l’autre côté de la route de Saint Maudé. On y avait fabriqué l’armoire de mariage et la table de ma grand-mère, ainsi que les lits et le vaisselier dont j’ai hérité par la suite.  Plus loin que chez Joseph et Aline, il y avait un bar qui vendait des journaux et dont les propriétaires étaient deux soeurs, Cine et Nick Bourhis. Puis venait la bijouterie d’André Le Gall qui était également agent d’assurances et qui me donnait souvent de petites médailles religieuses émaillées de bleu que je conserve encore aujourd’hui . Son frère Paul Le Gall tenait un petit garage et une pompe à essence tout à côté et ne refusait pas de prendre sa camionnette pour servir de taxi lorsque Louis Coroller était occupé. Dans la même rue, on passait devant le café de Bertrand Pilorgé qui souffrait d’une maladie dont on ne parlait qu’à voix basse, puis on arrivait près de chez Salaün, l’électricien. Dans un tout petit chemin s’élevait la chaumière de Naïg Pouliquen qui vivait de trois fois rien après avoir souffert toute sa vie de l’ivrognerie de son époux. Naïg portait la coiffe de deuil du 19° siècle et ne la quitta jamais.

La route du Faouët était aussi appelée route de Croaz Churé, du nom d’un village qu’elle desservait. En allant tout droit, on arrivait à Bec ar Marzin. Je connaissais moins les habitants de cette route que nous empruntions rarement. Là se trouvait la marchande de bonbons et de roudoudous qui faisait fortune à la sortie de la messe lorsque tous les enfants, lassés par l’office religieux , venaient dépenser chez elle leur piécette du dimanche. Son commerce , adossé à la charcuterie du « cousin Henri », jouxtait le couvent des Religieuses qui enseignaient aux enfants, soignaient la population et animaient tous les offices de la semaine  grâce au choeur qu’elles formaient avec brio. De l’autre côté de la route se trouvait la ferme de Marjeanne Hascoët. Non loin de là, sur la place, Mimi Guilly tenait un magasin de cycles , tandis que Madame Martin et Vonnette le Doeuf exerçaient leurs talents de modistes.

C’est cette route  du Faouët qu’empruntait chaque jour pour venir au bourg Fanch Le Pourhiennec, un vieil homme qui, vivait de la charité publique mais qui jouissait de l’estime de tous. Il passait de maison en maison, toujours bien mis grâce aux vêtements dont il avait hérité des défunts de la Paroisse après leur enterrement. On lui servait un repas et il repartait content. A l’ embranchement de la route de croaz churé se tenait le grand restaurant de Jeannette Simon. Tous les bals du dimanche soir étaient organisés dans l’immense salle et les banquets de mariage rassemblaient plusieurs centaines de convives. Chacun payait son repas, c’était la tradition. C’est là que j’ai goûté les huîtres pour la première fois, ainsi que le ris de veau et la sauce madère. En face de ce restaurant « chez Neuder » vivaient la Tante Fine et le Tonton François dont nous avons fêté les noces d’or au son du biniou et de la bombarde .

Il y avait aussi la route du cimetière qui menait à Scaër par Bonizac. La marbrerie Chanot s’occupait aussi de l’entretien du cimetière communal et vendait des fleurs toute l’année.

Mais, bien sûr de toutes les routes de Guiscriff, celle que je connaissais le mieux et que je préférais c’était la nôtre, la route de Kernoal ou route du Saint. Je connaissais tout la monde. Les enfants pullulaient .A elles deux, les familles Morvan et Raoul totalisaient une vingtaine d’enfants.

Dans notre rue, une vieille tante édentée dont le tablier déchiré inspirait la pitié venait souvent rendre visite à ma grand-mère. Jeanne Harnay avait la garde de deux de ses petites filles, Ginette et Marie-France. Autant l’une était studieuse et scrupuleuse, autant la seconde était allergique à l’école et aux contraintes. Mais nous nous entendions bien et c’est en partie grâce à la cousine Jeanne que j’ai perfectionné mon apprentissage de la langue bretonne que ma grand-mère refusait de m’apprendre. Peine perdue; les enfants ça capte tout et surtout ce qu’on leur interdit !Dans la minuscule maisonnette de la cousine Jeanne vivait aussi sa fille Henriette Kerhervé qui se maria s’expatria après le décès de sa mère.  De même, Marianne Gac, sur le pas de sa porte me parlait en breton lorsque j’allais à l’école. Marie Ferrec parlait peu, mais Marianne Peron préférait aussi s’exprimer en breton, bien qu’ayant vécu quelques années à Paris. J’étais fascinée par le dentier de Marianne Péron, car à chaque fois qu’elle parlait, on aurait dit que ses dents tentaient de s’échapper et qu’elle les rattrapait au vol. Marianne Péron (Prononcer « Pern » en breton) adorait parler d’argent et avait un leit- motiv que j’ai retenu toute ma vie « arch’ant ra arch’ant » c’est à dire « l’argent produit de l’argent » . Il y avait aussi Eugénie Beulze et son mari, une famille recomposée qui avait cinq ou six enfants également et puis chez la Tante Soize Pouliquen, soeur de Naïg, vivait Corentin, un vieil homme qui parlait peu le français. Marthe Huet et son mari Fernand Renard venaient en vacances tous les étés avec leur fils Pierre, un bel adolescent. Marthe était très gaie et adorait chanter. Marie-Jeanne et elles se promenaient souvent ensemble le soir après le dîner. Fernand, lui, avait un faible pour la compagnie de ma soeur aînée qui aimait marcher et ils partaient ensemble jusqu’à Sainte-Julienne,sur la route de Gourin, à pieds, chacun tenant à la main son bâton de pélerin.

Mon école se situait  en haut de la côte, près de chez Alain le Dez dit « Kach’at plouz » par les enfants taquins que nous étions. Alain partageait sa maison avec sa vache et passait la journée au champ avec elle. Les galopins de l’école en profitaient pour lui faire des farces de mauvais goût. En haut de la route du Saint, il y avait la maison d’Annick Pichon, celle de Jeanne Pichon, celle de Fine Cren et Jean Cras, puis le commerce de lingerie de Madeleine Coroller et Jean Marchand, Le Taxi de Louis Coroller, l’atelier d’Yves le Gourvellec. Yves le Gourvellec n’était pas un artisan comme un autre. C’était l’homme de confiance à qui l’on s’adressait pour résoudre les problèmes administratifs épineux. Il était plus abordable qu’Yves le Saux, le Secrétaire de Mairie qui semblait plus distant (mais ce n’était peut-être qu’une impression) et ne refusait jamais d’aider les paysans illettrés qui lui en savaient gré. La forge des Le Bec ronflait en face de l’atelier de cordonnerie et le travail ne manquait pas. Pour attendre la fin du travail de forge, les paysans s’accoudaient au comptoir tenu par la femme du forgeron et ne voyaient pas passer le temps.

Sur la place du village, un grand magasin de lingerie tenu par Milia et Job Demezet avait une devanture toute carrelée. La boucherie de Janjan Bec et de sa femme Mimi Couic avec, là aussi, un bistrot attenant, souvent tenu par Anne Pensec, lea mère de Mimi. De même, Henri Bruno avait ouvert un café tout à côté, sans qu’il y ait concurrence d’aucune sorte. Comme il n’y avait pas la télévision, les hommes se rassemblaient au bistrot et il y avait de la place pour tout le monde.

Bellour, le crieur public, vivait non loin de l’église dans une maison actuellement transformée en salon de coiffure. Un roulement de tambour à la croisée des chemins ameutait la population qui se déplaçait en masse pour avoir les nouvelles officielles qu’elle ne comprenait pas toujours et que Bellour  criait d’une voix de stentor. Et puis, à côté de la Coop, le salon de coiffure Le Dars et la pharmacie Guillopé où règnait un silence religieux et une bonne odeur de plantes. On y achetait du Tonimalt et de l’eau d’Evian, produits considérés comme des médicaments et qu’on ne trouvait pas  dans le commerce traditionnel. L’école Saint Joseph, accueillait les garçons en face de la statue de Notre-Dame des -Champs, protectrice du village. Et enfin, le presbytère et son jardin de fleurs qui servait à décorer l’église, tandis que le potager, où mon grand-père travaillait parfois, servait à nourrir les prêtres  dont le régime s’est allègé au fil des années.

Presque toutes les personnes citées ici ont disparu, mais ont laissé un souvenir impérissable dans ma mémoire.

L ‘école recommençait tard, jamais avant le quinze septembre et personne ne partait en vacances, mis à part quelques enfants qui partaient en colonie de vacances au mois d’août. Les rues étaient donc pleines de vie toute l’année et les enfants trouvaient toujours de quoi s’occuper par le jeu ou dans les champs en aidant aux travaux agricoles. Guiscriff était l’antichambre du paradis pour l’enfant que j’étais.

La cuisine d’autrefois 2

Bien avant le lever du soleil, le feu dansait dans la cheminée appelée aussi « korn toul ». Un chaudron en fer blanc noirci par les flammes contenait la potée qui allait cuire doucement toute la matinée. Toute la batterie de cuisine était en fer blanc ou en aluminium et personne n’évoquait encore le danger potentiel provoqué par l’utilisation de ces matériaux. Les couverts eux mêmes étaient en fer et je conserve pieusement un exemplaire de fourchette et de couteau que mon arrière grand-mère utilisait au 19° siècle et que ma grand-mère utilisait toujours dans les années ’60. Le chaudron reposait sur un petit trépied noir. Sur le côté de la cheminée un soufflet rouge servait à activer les braises lorque les flammes déclinaient et de longues pincettes était utilisées pour rassembler les bûches au fur et à mesure de leur combution, de sorte que le coeur du foyer reste bien actif sous le chaudron.

Lorsqu’il ne servait pas à cuire la soupe, le chaudron ou « poudfer » était utilisé pour cuire la bouillie, composée de farine et d’eau, parfois d’un peu de lait, que l’on mélangeait avec un long bâton de châtaignier, le « baz youd » (autrement dit, le bâton à bouillie). Ce bâton, utilisé par plusieurs générations de ménagères était devenu  brillant à force d’être frotté. On n’en trouvait pas dans le commerce, bien sûr ! c’était une confection du Chef de famille qui avait soigneusement choisi sa branche d’arbre, régulière, très solide, ni trop grosse, ni trop mince et qui offrait une bonne prise en main. Pour tourner la bouillie d’avoine ou de froment, il fallait de la force et le baz youd devait résister à la pression pendant plus d’une heure .

Les pommes de terre étaient à la base de l’alimentation, sous toutes leurs formes. Pommes de terre cuites à l’eau que l’on mangeait avec la peau lorsqu’elles étaient nouvelles, ou en purée bien crèmeuse  faite avec le lait entier de la dernière traite, pommes de terre sautées au lard ou simplement aux oignons accompagnées de laitue croquante du jardin, tout le monde aimait les « patates ». Mais , au fil des saisons , haricots verts et petits pois du jardin arrivaient aussi sur la table et c’était un régal. Pour moi qui avais un problème avec la nourriture, les petits pois étaient un prétexte de jeu supplémentaire pendant le repas. Je prenais le temps de compter les petits pois de mon assiette au point d’exaspérer mon entourage. Et pourtant ils étaient bons, mais je n’avais jamais faim . Les choux étaient souvent servis braisés en accompagnement de saucisses cuites à l’eau et dégraissées ou de lard demi-sel.

Pour le dessert, le verger procurait  les pommes « au couteau », les poires que les merles savaient apprécier sitôt qu’elles étaient mûres, les grosses fraises  bien rouges ,qui envahissaient de longues plates-bandes et attiraient toutes les limaces et tous les escargots des environs et aussi les framboises dont les plants grimpaient le long des vieux murs ensoleillés. En automne, en plus des châtaignes, nous faisions provision de noisettes lors de nos promenades dominicales. Il n’était pas rare que nous allions jusqu’à Vilhuen. Sur la route qui menait à Kerivarc’h, les châtaigniers et les noisetiers abondaient. L’oseille sauvage poussait sur les talus et nous la ramassions à pleines mains. Nous revenions chargés de trésors qui agrémentaient nos repas d’un petit goût spécial, celui que crée la satisfaction d’avoir trouvé des merveilles .

Pour les jours de froid ou de faiblesse, Katell faisait une décoction de pruneaux qui était un délice.Les pruneaux mijotaient pendant plusieurs heures sur le feu de bois, recouverts d’eau et de miel et la décoction se buvait froide ou à peine tiède. Outre l’action bénéfique sur le transit intestinal, cette préparation offrait de gros pruneaux bien ronds et juteux pour le dessert. Quelques petits beurres LU accompagnaient le tout. Les fruits exotiques nous étaient inconnus, mis à part les oranges et les bananes. Katell achetait toujours des oranges sanguines chez Jannick Gall qui tenait une petite épicerie sur la place et les bananes bien mûres chez Louisette Péron qui , en plus des fruits et quelques légumes, vendait aussi du poisson que son mari, Pol David, mareyeur , allait chercher chaque matin à la criée de Lorient. Louisette avait deux jolies filles, Brigitte et Marie-Paule qui servaient parfois au magasin et avec qui ma soeur aimait parler de temps en temps. Un jour , ma soeur décida d’essayer l’écriture sympathique à base de jus de citron, selon une « recette » trouvée dans un livre de la collection « rouge et or ». Elle m’emmena donc chez Louisette Péron acheter un citron pour écrire un message sur une page blanche. Ce message devait être chauffé à la flamme d’une bougie pour devenir lisible. Mais ma soeur ne s’attendait pas aux questions inquiètes de Louisette qui s’étonna de cet achat, car Katell n’achetait presque jamais de citron.. Y avait-il quelqu’un de malade chez nous ? M-C répondit sèchement que non, trouvant la question déplacée, alors qu’elle était pleine de bonnes intentions, et nous sommes ressorties bien vite du magasin avant d’avoir à répondre à un interrogatoire plus poussé. Les parents n’avaient pas à savoir que nous dépensions nos maigres économies à l’achat de nourriture gaspillée !

Les gâteaux au beurre étaient réservés aux jours de fête, gâteau breton ou kuign-amann, mais aussi moka au café.Chez Jannick Bodet on achetait du  pain de Savoie et du pain doux. Avec le café on servait parfois une gaufrette Gringoire ,qui portait une maxime amusante . Les boudoirs étaient servis avec le mousseux ou le champagne, mais uniquement lorsque mes parents offraient une bouteille. Katell achetait du café vert, non torréfié chez Annick Guillou, route de la Gare, à côté de chez Moullec. Elle l’achetait par caissette de 5 ou 10 kilos  et le faisait griller sur le feu de bois dans une poële percée. Une fois grillé, le café en grains était conservé dans une grande boîte en fer et Katell se servait d’un moulin à café manuel pour le réduire en poudre. Les moulins à café électriques n’existaient pas encore chez nous. Le café était préparé dans une cafetière très haute, prévue pour 12 bols, et Katell remplissait le filtre à moitié avec du café et l’autre moitié avec de la chicorée LEROUX. Puis on versait l’eau bouillante à la main, patiemment, jusqu’à obtention du breuvage .

Chez Annick Guillou, on vendait de l’épicerie bien sûr, mais je n’avais d’ yeux que pour les bonbons  multicolores contenus dans de grands bocaux de verre. Lorsque j’allais jouer avec M-Do , la fille de la maison, madame Nicolas, sa grand-mère nous autorisait à nous servir librement pour jouer à la marchande. Et c’étaient de délicieux après-midi que ceux passés en attendant que Katell finisse le ménage dans le magasin et la maison.

Le soir, après la promenade vespérale, Katell proposait un grog à base d’eau de vie de cidre. Mon père acceptait volontiers et moi même je me suis prise à aimer le goût sucré de cette eau aromatisée que l’on me servait. Après quoi, chacun rejoignait ses pénates et la journée se terminait. On couvrait le feu pour que les braises s’étouffent et Katell préparait les journaux , les brindilles et les bûches qui serviraient à réveiller le foyer le lendemain matin. Une nouvelle journée recommençait sans que nous mesurions la chance que nous avions de vivre ces instants.