La cuisine d’autrefois 1

Dans la Bretagne d’après guerre, les repas des paysans ne ressemblaient en rien aux repas des Français. La soupe au pain était « trempée » une à deux fois par jour. Elle était consistante et, servie été comme hiver, fournissait aux travailleurs l’énergie nécessaire aux travaux de force. Les légumes provenaient du liorz que chaque famille cultivait avec amour. Le pain rassis de la semaine était récupéré, coupé en fines lamelles et arrosé de bouillon. Un gros morceau de beurre salé enrichissait cette soupe consistante et savoureuse.

Il y avait aussi la bouillie d’avoine, vendue au litre et fabriquée par les crêpières. Son goût aigrelet était très particulier. Agrémentée d’un gros morceau de beurre salé, elle se mangeait chaude et servait de plat unique. On la servait plutôt le vendredi, qui était le jour maigre de la semaine. Pour accompagner la bouillie d’avoine, préparée à base de farine de sarrazin, on buvait du cidre ou du lait ribot préalablement commandé à la ferme. Les supermarchés n’existaient pas, mise à part la coop qui n’en n’était qu’une ébauche et ces produits frais n’étaient vendus que par les producteurs. Près de chez nous il y avait  deux crêpières: Jeanne Pichon, une lointaine cousine de ma grand-mère et Louise Le Merdy. Louise était restée veuve. Son mari avait été tué à la guerre et elle elevait seule ses enfants. .je n’ai pas connu l’aînée des filles qui était devenue religieuse. Mais c’est avec Solange que j’ai appris la chanson de Bourvil chantée aussi par Sacha Distel: « salade de fruits ». Solange était aide-ménagère ou baby-sitter et chantait pour occuper ses petits protégés. Il y avait aussi Raymond, le fils de la maison qui , par la suite, s ‘est expatrié en Amérique.  Mais c’est surtout avec Marylène que les liens d’amitié s’étaient noués, car elle avait mon âge ou presque. J’allais donc aider Marylène à plier les crêpes , puis à les mettre par douzaines et enfin à les envelopper dans du papier de soie. Dans son sous-sol, juchée sur un piedestal qui lui permettait de surplomber les « billig » (plaques sur lesquelles on fait les crêpes), Louise transpirait à grosses gouttes pendant de longues heures. Souvent des clients arrivaient pour déguster un couple de crêpes de blé noir  et repartait avec une douzaine de crêpes de froment toutes fraîches.Louise avait donc un peu de compagnie et se tenait informée des nouvelles du bourg . Marylène et moi en profitions pour aller au grenier et empruntions à Louise ses chaussures « à talons hauts », comme nous disions, et nous jouions aux grandes dames avant de redescendre nourrir les poussins.

L’alimentation de chaque jour comportait peu de viande. Malgré mes réticences, on me contraignait à manger de la viande et parfois des abats. Je mâchais longtemps…très longtemps chaque bouchée et les repas s’éternisaient. La seule viande que j’aimais bien était celle du pot-au-feu, car je pouvais l’effilocher pendant de longues minutes avant de la manger fibre par fibre. « mange donc ! mais dépêche-toi »! me disait ma grand-mère. Mais je n’arrivais pas à me résoudre à être plus rapide. Manger ne présentait aucun intérêt… On me privait de ce qui me faisait envie. Par exemple, une queue de cochon rapportée de chez « Tutu »,(c’était son surnom…ne me demandez pas pourquoi !) le cousin charcutier et cette excellente graisse de porc préparée à base d’échalottes et salée à point, dont on tartinait de grandes tranches de pain. D’autres enfants y avaient droit, mais pas moi, car Katell pensait que je pouvais être malade avec tout ce gras. L’excellente charcuterie du cousin Henri Le Cren n’avait pas son égale dans toute la région. « Tutu » tuait lui même ses cochons avec l’aide d’Henri Trévarin, son fidèle second, et préparait de délicieuses andouilles à la mode de Vire , des jambons qui n’avaient nul besoin de conservateur, tant le débit de la charcuterie était rapide , des saucissons à l’ail et des saucisses de Toulouse qui attiraient une clientèle fidèle de Guiscriff et d’ailleurs.  Mais , pour moi, la charcuterie était rationnée.

Ma constitution chétive inquiétait ma grand-mère. J’étais devenue anorexique. Pourtant j’aimais le gâteau breton dont Katell préparait la pâte dans une grande bassine à la veille de chaque fête et que nous apportions à cuire à la boulangerie de Jeannick et Soizic Bodet. Dans le fournil règnait une odeur qui aurait donné faim à l’être le plus difficile. Le boulanger et le mitron maniaient leur longue perche avec une dextérité que je leur enviais. Je serais restée des heures à les regarder travailler et le morceau le pain chaud qu’ils me donnaient était le meilleur du monde !

Chaque semaine, le vendredi soir avant toute chose, il fallait saler le beurre.Katell n’avait pas besoin de mesure pour verser la quantité de sel exacte dans la bassine. A l’aide d’une cuillère de bois humectée elle travaillait le beurre pendant plus d’une demi-heure, puis en faisait une motte haute et ronde, bien présentable. A une époque ou le réfrigérateur n’existait pas, c’était la meilleure façon de conserver la motte d’un ou deux kilos  fraîchement barraté, achetée chaque semaine. Toute la cuisine se faisait au beurre salé. Pour un Breton, le beurre doux, c’est de la graisse fade.  On revenait de la ferme avec , en plus, une à deux douzaine d’oeufs frais; de quoi voir venir en somme …

Le repas du midi était toujours consistant et constitué souvent d’un morceau de porc (lard ou palette demi-sel) accompagné de pommes- de- terre bouillies. Une fois par semaine, une tranche de foie de boeuf ou un petit morceau de viande de boeuf bouillie apportait une note de changement.Les légumes ne manquaient pas, mais les autres viandes étaient trop coûteuses. On réservait le veau à la blanquette des jours festifs et le poulet au dimanche traditionnel. Le soir, après la soupe sacro-sainte, un morceau de fromage suffisait. Les jours ou Katell décidait de changer de régime étaient rares, mais ces jours là, un repas de crêpes venait remplacer le dîner. Par « repas de crêpes » il faut entendre un repas composé uniquement de crêpes de blé noir passées au beurre, sans autre garniture. Toutes les compositions fantaisistes que l’on offre actuellement dans les crêperies bretonnes étaient inconnues et auraient été jugées hérétiques par les paysans bretons ! par contre, seuls les vrais bretons se souviennent et osent encore réclamer des « couples de crêpes »; c’est à dire deux crêpes de blé noir ou de froment pliées en portefeuille et passées au beurre salé tout simplement.

En automne, les repas de chataignes étaient fréquents et peu coûteux. Il suffisait de se baisser pour ramasser son repas du soir dans la grande allée de Kernoal. Là encore, le cidre ou le lait ribot (sorte de lait caillé ) accompagnaient le plat principal. C’était Joseph qui grillait les châtaignes sous la cendre et qui tisonnait avec une infinie patience les kilos de féculents qui claquaient sous la braise. Toute la maisonnette était embaumée et réchauffée jusque fort tard par les braises mourrantes. Je ne me lassais pas de regarder danser les flammes et d’écouter chanter le bois dont le reste de sève s’écoulait avec un son plaintif.

Chez nous, point de madeleine pour faire remonter la nostalgie du passé. Mais tant de détails savoureux !

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Les grands-parents paternels

Il est assez rare de trouver des familles unies, dans lesquelles tous les membres s’entendent bien. Il est parfois difficile de connaître l’origine des mésententes, voire des conflits, et un silence lourd tient lieu de réponse aux questions indiscrètes posées par  les petits curieux qui voudraient savoir pourquoi Tante Madeleine est mise au ban de la famille.

Notre famille ne faisait pas exception à la règle et, c’est très simple,elle se composait en deux clans, les Bons et les Méchants, les Cow-boys et les Indiens. Les Bons, c’était NOUS…la famille de ma Mère. Nous incarnions la vérité et la Vertu. Les Méchants, c’étaient les autres, la famille de mon Père, ces « aliens » d’Ille et Vilaine , issus de l’Immigration et dont les us et coutumes semblaient venus d’un autre monde. D’ailleurs , à Saint-Aubin-du Cormier, mes grands parents paternels parlaient « Gallo » et pas Breton., preuve s’il en fallait que nous leur étions supérieurs. Marie-Jeanne ne manquait pas une occasion de railler les coutumes d’Ille et Vilaine ainsi que ce qui était à ses yeux un manque de savoir-vivre de ses beaux parents. Mon père évitait de répondre à ces attaques sournoises et tentait de maintenir un lien affectif avec sa propre famille, malgré les critiques acerbes de sa femme.

Enfants, nous avons été coupées, ma soeur et moi de notre famille paternelle. Ma mère ne tolérait les visites à sa belle-famille que par crainte que mon père refuse de venir à Guiscriff. Ma grand-mère Marcelle et mon grand-père Henry étaient décrits comme des êtres insensibles à qui nous étions indifférentes. Nous passions les voir pendant 3 jours tous les trois ans, ce qui ne risquait pas de consolider les liens affectifs. Ma soeur aînée était choquée de voir la photo des chiens de la maison derrière la vitre du buffet de la cuisine, alors que, ni elle ni moi n’avions droit à cet honneur. Pour ma part, ça ne me choquait pas et je trouvais ça plutôt normal, vu le temps que nous consacrions à nos grands Parents. Les chiens, eux, vivaient avec eux toute l’année !

Notre arrivée à Saint-Aubin du cormier était l’occasion d’un remue-ménage pour nos grands parents. Le portail de l’entrée principale étant condamné, nous entrions par la cave où une clochette annonçait notre arrivée. La cave était très sombre et les odeurs y étaient particulièrement fortes, car en cas de mauvais temps, les chiens faisaient leurs besoins sur la terre battue. Notre mère réprimait des hauts-lecoeur et pestait contre le manque d’hygiène. La grand-mère Marcelle nous attendait en haut de l’escalier, les deux poings sur les hanches:  » ah, te v’la ta, quand c’t’y que tu repars ? » . Ce que notre mère prenait pour une invitation au départ, n’était en fait qu’une façon de s’organiser. La grand-mère parlait très fort. Elle était sourde suite à une otite mal soignée dans son enfance. Son accent d’Ille et Vilaine était très prononcé. C’était une grande femme d’1m78, très belle à qui nous n’osions pas parler beaucoup, car notre mère veillait et intervenait pour détourner toutes les conversations. Belle-mère et belle-fille ne s’aimaient guère. Marcelle trouvait notre mère snob et notre mère trouvait Marcelle sale.. Il faut dire que nos grands Parents d’Ille et Vilaine ne roulaient pas sur l’or. Le grand-père, cordonnier de métier, avait été gazé lors de la guerre 14 et crachait du sang. Il ne pouvait plus travailler depuis belle lurette et Marcelle avait du élever seule ses cinq enfants; quatre garçons et une fille, arrivée par surprise 18 ans après l’aîné des garçons ! Lorsque mon Père obtint ses diplômes, Marcelle espéra une aide de sa part pour élever ses autres frères et soeurs. Malheureusement pour elle, il rencontra Marie-Jeanne et se maria très vite. Elle manqua donc d’argent toute sa vie et sombra vraissemblablement dans une forme de dépression qui la transforma, aux dires du voisinage en une véritable harpie. Pour mieux espionner le voisinage, elle fit installer à sa fenêtre un rétroviseur devant lequel elle passait une partie de ses journées. Assis à la grande table de la salle, le grand-père Henry lisait son journal satirique communiste « le hérisson » et le commentait à haute voix. Parfois il demandait à un membre de la famille d’aller faire des courses. Si l’article acheté ne lui convenait pas, il montrait la porte d’un geste autoritaire et disait d’un ton sec « va me rapporter ça à qui te l’a vendu ! » Notre Mère grommelait lorsque, à notre arrivée, les grands-parents disaient « Henri, il faut faire des courses ». Notre Père allait donc aux provisions et payait pour toute la famille. Après tout, c’était le fils qui avait « réussi » et c’était une forme de reconnaissance, ce que sa femme n’appréciait pas.

Les gens de Saint-Aubin avaient un avis précis sur la famille L. « intelligents mais fainéants », tels étaient les qualificatifs attribués à monGrand-Père et à ses fils. Fainéants, je ne sais pas, mais intelligents, ils l’étaient sûrement. Le grand-père Henry n’avait-il pas engagé un procès contre l’Etat pour obtenir le titre d’Invalide de guerre ? n’ayant pas les moyens de payer un avocat, il avait plaidé sa cause lui même devant le Tribunal de Rennes et il avait gagné son procès. Il écrivait très bien et parlait encore mieux avec un aplomb que beaucoup de Politiciens lui auraient envié. Sa femme était très amoureuse, même s’il « chouinait » parfois pendant plusieurs jours. Il était remarquablement beau et sa haute stature en imposait à tout le monde. Mon Père avait hérité de lui. Grand, blond, élancé, doté d’une mémoire phénoménale et d’un esprit de synthèse très développé, Henri junior était plein de bon sens. Ses frères, bien que moins instruits que lui, n’avaient rien à lui envier quant aux qualités intellectuelles.

Lorsque venait l’heure de se coucher, on faisait les lits. Les matelas étaient confectionnés avec une balle de son et Marcelle sortait ses anciens draps qui ne servaient presque jamais. Un seau hygiénique était mis à notre disposition pour la nuit et un nécessaire de toilette en porcelaine servait au débarbouillage du matin, car il n’y avait pas de salle de bain. Lorsque nous nous levions, nos nous rendions compte que nous n’étions pas seules. Des colonies de charançons avaient trouvé refuge sous nos corps pendant la nuit. Sortis des matelas, ils aimaient la chaleur humaine ! cri d’épouvante de ma part, réprimande de Marie-Jeanne qui ne voulait pas d’histoire avec sa belle mère…

Pendant la journée ma soeur et moi avions une activité en commun: l’exploration du grenier. Il y règnait une odeur de bois poussiéreux et de renfermé. On y trouvait des trésors: vieux livres, romans d’amour, vaisselle, jouets. « Vous êtes encore allées là-haut », disait le grand-père Henry ! un jour de grande bonté, il nous offrit à chacune un service à thé sorti du grenier. Ma soeur eut droit au service chinois complet et moi, à quatre tasses rescapées d’un service japonais dont je n’ai jamais retrouvé d’autres éléments. il faut dire, que, pendant quelques années, les grands Parents de saint-Aubin avaient tenu un commerce d’épicerie et de vaisselle, rue Heurtault et il leur restait quelques pièces qui dormaient dans les toiles d’araignée. J’ai encore à ce jour mes tasses japonaises, unique cadeau de prix de mon grand-père; le second et dernier cadeau qu’il nous ait fait était un paquet de cacahuètes !

La seconde activité à laquelle je consacrais beaucoup de temps, était la promenade du chien. Lui et moi étions très copains et, à défaut d’avoir le droit de parler à mes grands parents, je sortais le Youki. Ainsi passaient nos 3 journées en Ille et Vilaine. Sur le chemin du retour, Marie-Jeanne ne tarissait pas de critiques envers ses beaux-parents. Les années passant, j’ai rendu justice à ces braves gens et chaque année je fleuris leur tombe à la Toussaint. Leur mode de vie n’était pas le nôtre, mais ce n’étaient pas les monstres que l’on m’avait décrits et je me suis rapprochée sur le tard de mes oncles et tantes. La grand-mère Marcelle m’a transmis sa passion des fleurs et des bijoux. Le grand-père Henry m’a montré le chemin de la généalogie et l’amour de la porcelaine. La généalogie? dès que je le pouvais,  je l’interrogeais sur ses propres parents et il me racontait que son père était un Ouvrier venu d’Italie, des montagnes pauvres de Belluno et qu’il avait épousé une fille de Lorraine et pris la nationalité française. Contente de ces informations, je m’en étais ouverte à Marie-Jeanne qui m’avait répondu sèchement « ne raconte pas de choses comme ça, ce n’est pas vrai, ton grand-père ment ! » De fait, c’est elle qui me mentait. Que n’aurait-elle fait pour salir ses beaux-parents !

Souvenirs d’enfance – le marché

Le grand marché avait lieu une fois par mois, le jeudi. La place du village était couverte d’étals. Ce n’était pas un marché alimentaire, bien que les transactions concernant le bétail aient été nombreuses. Vaches ou cochons, Les bestiaux arrivaient à pied de la campagne avec leurs propriétaires. Il y avait sur la place une bascule qui permettait de connaître le poids exact des bêtes et les pourparlers se faisaient sur la confiance. Chacun connaissant son voisin, il ne serait venu à l’idée de personne de tromper ses acheteurs. Chez nous, à cette époque pas si lointaine, personne ne fermait sa porte à clé en partant de chez lui car personne n’aurait osé mettre en doute la probité de ses voisins. Les conflits d’intérêts étaient rares. Inutile de marchander beaucoup car les prix étaient honnêtes. Lorsque ma grand-mère m’emmenait choisir une robe ou des chaussures,, le commerçant nous confiait 4 ou 5 modèles et nous disait: « emportez-les chez vous et vous me ramènerez ce qui ne va pas ! ». Cette tradition avait encore cours dans les années ’70 et mon mari en fut tout interloqué. Le Breton ne cherchait ^pas à devenir riche et les relations cordiales primaient sur tout le reste. Par souci d’économies, on m’achetait toujours des chaussures un peu trop grandes et des manteaux prévus pour durer. Les commerçants le savaient. J’aimais beaucoup le rayon lingerie au marché. Les immenses culottes roses en « interlock » et les chemises de jour qui, par leur ampleur, auraient pu me servir de robe , voisinaient avec les grandes culottes fendues en coton et les chemises à bretelles brodées. Le soutien-gorge était inconnu des paysannes. Dans les champs, on n’interrompait pas son travail pour aller uriner. . Tout était prévu pour se soulager debout. Au rayon des chaussures, rien que des sabots de bois, des chaussons de feutre et, pour les jeunes, quelques chaussures de cuir. Pas de talons hauts ! une Parisienne de notre rue avait rapporté de la capitale la mode des lunettes de soleil nommées les « yeux de biche ». Je trouvais ça d’une distinction folle ! Je n’aimais pas le marché des volailles où les pauvres poules avaient les pattes accrochés au guidon des bicyclettes et rejoignaient les fermes la tête en bas. Pas de sensiblerie ! la vie était déja assez dure pour les humains.

Si certaines vaches repartaient en troupeaux à la ferme, d’autres qui avaient moins de chance étaient immédiatement vendues au boucher. Le tablier rouge de sang, la face lie-de-vin rongée par l’alcool, le boucher Jean Le Bec tuait ses bêtes dans l’arrière-cour de la boucherie. Sentant venir la mort, les vaches freinaient des 4 sabots et les hommes les poussaient dans l’étroite ruelle qui menait au supplice. Ce spectacle m’emplissait d’un malaise indescriptible…mais il était inutile de me confier, mon point de vue d’enfant faisait sourire . Le monde paysan est rude …Comme tous les enfants j’aimais l’odeur de la barbe-à-papa et les bonbons multicolores, mais les meilleurs roudoudous étaient vendus par une vieille dame à coiffe de la rue de Scaër. Au marché on vendait beaucoup de semences pour le jardin de fleurs et de nouvelles variétés de légumes. Mais chez nous, la pomme de terre restait la « Bintge » et les radis étaient toujours roses et longs. Les variétés de laitues abondaient et mon grand-père envoyait sa femme en éclaireur pour s’informer des nouveautés. Une sono aigre diffusait des publicités et donnait les résultats des loteries qui doteraient un nanti du « panier garni ». Le marché était à la fois utilitaire et divertissement. C’était une des rares attractions du village et tout le monde s’y retrouvait. Le lendemain, à l’école, nous aurions une rédaction  ayant pour thème le marché et aussi une poésie à apprendre par coeur.

Le marché

Sur la petite place, au lever de l’aurore,
Le marché rit joyeux, bruyant, multicolore,
Pêle-mêle étalant sur ses tréteaux boiteux
Ses fromages, ses fruits, son miel, ses paniers d’oeufs,
Et, sur la dalle où coule une eau toujours nouvelle,
Ses poissons d’argent clair, qu’une âpre odeur révèle.
Mylène, sa petite Alidé par la main,
Dans la foule se fraie avec peine un chemin,
S’attarde à chaque étal, va, vient, revient, s’arrête,
Aux appels trop pressants parfois tourne la tête,
Soupèse quelque fruit, marchande les primeurs
Ou s’éloigne au milieu d’insolentes clameurs.
L’enfant la suit, heureuse ; elle adore la foule,
Les cris, les grognements, le vent frais, l’eau qui coule,
L’auberge au seuil bruyant, les petits ânes gris,
Et le pavé jonché partout de verts débris.
Mylène a fait son choix de fruits et de légumes ;
Elle ajoute un canard vivant aux belles plumes !
Alidé bat des mains, quand, pour la contenter,
La mère donne enfin son panier à porter.
La charge fait plier son bras, mais déjà fière,
L’enfant part sans rien dire et se cambre en arrière,
Pendant que le canard, discordant prisonnier,
Crie et passe un bec jaune aux treilles du panier.          Albert Samain

Souvenirs d’enfance – O tempora O mores !

Chez mes grands-Parents, il règnait un état d’esprit qui était digne de la féodalité des temps anciens. Mon grand-père était un homme de la terre, un vrai paysan capable de labourer des champs immenses de l’aube au coucher du soleil, à genoux dans les sillons tracés au cordeau. Pas de machine, pas d’engrais phosphatés. On cultivait « bio » sans le savoir. Lorsqu’il parlait des champs environnants, il estimait leur superficie en « journaux ». A l’école, on m’avait appris à calculer les surfaces en ares et en hectares, mais mon grand-père ignorait tout de ce mode de calcul. Le « journal » était la superficie que pouvait labourer un cheval au cours d’une journée, ce qui équivalait à 40 ares environ. Pour l’enfant que j’étais, ça emmêlait encore un peu plus mes notions de calcul des surfaces. Mais mon grand-père ne savait pas compter autrement. En Bretagne, les anciennes mesures avaient encore cours au milieu du XX° siècle, malgré l’acharnement de la France à détruire les racines du Peuple Breton. Conscients que beaucoup de leurs élèves resteraient attachés à la glèbe après le Certificat d’Etudes Primaires, les Instituteurs de la République, passant outre les consignes des Inspecteurs, nous enseignaient à calculer le volume de la stère, bien utile pour se faire livrer du bois et nous traduisaient bien volontiers la valeur de la monnaie en cours: pevar real (4 réaux) = 5 francs anciens. Tout se compliqua à nouveau avec l’arrivée des « francs De Gaulle » ou « nouveaux francs ». Nous devions convertir pour nos aînés tous les montants des achats et les erreurs n’étaient pas rares. Profitant de ce changement de monnaie, on vit passer dans le village plusieurs charlatans qui en profitèrent poue escroquer les personnes âgées, en mélangeant habilement les anciens et les nouveaux francs. C’est ainsi que ma grand-mère fit encadrer à prix d’or la photo de son fils mort en Indochine et acheta toute une collection de draps en métis car le prix en nouveaux francs lui avait semblé dérisoire !

Les hommes de Bretagne étaient les gardiens de la tradition et voyaient d’un mauvais oeil l’évolution de l’agriculture et de ses méthodes de travail, ainsi que toutes les réformes imposées sans aucune consultation par la France qui détenait tous les postes clés sur le territoire et tous les pouvoirs de décision . Pour la génération de mon grand-père, pas question de renoncer à un mode de vie qui avait fait ses preuves depuis des siècles. Lorsque ma grand-mère émit l’idée farfelue de s’habiller à la mode de la ville, mon grand-père refusa. Il la voulait avec sa coiffe et son costume de velours! elle eut beau lui dire que sa grande coiffe n’était pas pratique pour monter dans les automobiles, rien n’y fit! il lui répondit qu’elle n’avait qu’à monter dans un char à bancs et le problème serait résolu.

Pour les femmes, le problème était différent. Elles étaient fascinées par ce qu’on leur présentait comme le progrès. Elles voulaient que leurs enfants « réussissent » à l’ombre de la France et vivent mieux qu’elles n’avaient vécu, ce qui peut se comprendre. Ma grand-mère aimait la République sans réaliser à quel point la France avait écrasé ses aïeux. Elle m’avait appris un chant de la révolution française, en Breton, mais pas à la gloire des Chouans, contre toute attente, à la gloire des « bleus » ! ces Républicains qui avaient assassiné tant de Bretons et qui les avaient convaincus qu’ils étaient des « ploucs », tout juste bons à servir de paillasson à la France. Pour ma grand-mère, ce qui comptait, c’était l’instruction qui permettaient à ses enfants et petits enfants d’acquérir une aisance matérielle qui lui avait toujours fait défaut et elle était persuadée , car ON l’avait persuadée, que l’instruction ne pouvait s’acquérir qu’à travers la langue française. Elle essaya bien de me parler en français, mais ne put m’empêcher d’apprendre le breton en écoutant les conversations des adultes et en jouant dans la cour de récréation.

En fait, mes grands Parents avaient tous les deux de bons arguments, mais faute d’instruction, ils n’étaient pas à même d’analyser les situations. Ils avaient si peur de ne pas avoir de travail qu’ils se sentaient redevables du pain qu’ils mangeaient . On ne refuse pas un travail, c’était le mot d’ordre ! Cependant Le monde commençait à changer. A la veille des années ’60, j’ai vu passer dans la rue le dernier marchand de « peaux de lapins » et le « pilhaouer » ou marchand de fripes. Les agriculteurs greffaient leurs arbres fruitiers et les anciennes variétés de pommes et de poires tendaient à disparaître. Un voisin acheta un des premiers motoculteurs. Mon grand-père regardait ce travail rapide avec circonspection. Tous ces engrais utilisés ne lui disaient rien qui vaille, mais d’un autre côté la récolte était plus belle et plus rémunératrice. Il résolut de continuer jusqu’au bout son travail « à l’ancienne ». L’eau courante était arrivée récemment et l’électricité avait remplacé la lampe à huile, mais pas tout le temps car ça coûtait cher. Il y avait la radio, un énorme poste à l’ancienne qui fonctionnait à l’électricité et l’on écoutait religieusement les informations.  Il n’y avait pas encore le tout-à l’égout et les routes de Bretagne n »étaient pas bien entretenues. Malgré les impôts payés à la France, la Bretagne fut une des dernières régions à obtenir des routes à quatre voies. Dans les années ’70 nous devions encore emprunter des départementales pour revenir de Paris à Pont-Aven. Il est vrai que les Parisiens aisés passaient plus volontiers par la Nationale 7 pour aller dans le midi…

Vint le jour où mon grand-père tomba malade. L’unique infirmière du village vint le soigner chaque jour. C’était une Religieuse, soeur Irène, qui, découvrant le corps d’athlète de mon grand-père, lui dit très sérieusement : « vous avez de très belles jambes, Joseph ! » suffoqué d’entendre ça de la bouche d’une Religieuse, mon grand-père en rit beaucoup et répéta à qui voulut l’entendre et surtout à ma grand-mère qu’il avait de très belles jambes qui plaisaient même aux Bonnes Soeurs ! par la suite, Joseph regarda d’un oeil effaré les remembrements sauvages dans la campagne, la culture du maïs qui avait remplacé le blé noir, les nouvelles races bovines qui venaient remplacer la « pis noirs » bretonne. Il n’a jamais connu les problèmes de pollution des rivières. Il en aurait été affreusement malheureux, lui qui aimait tant sa terre. Dans le même temps ma grand-mère admirait le formica qui avait remplacé les meubles de chêne chez plusieurs personnes du bourg. Des brocanteurs avaient racheté les anciens meubles à vil prix et ils avaient même réussi à acheter  au Recteur de la Paroisse, la magnifique chaire sculptée et l’ancien mobilier de l’église ! la vieille église ne sera restaurée que dans les années 80.

Le monde évolue et ce retour aux sources qui se fait jour, aurait semblé inespéré à nos Anciens . Espérons que ce ne soit pas un nouveau leurre ….

Souvenirs d’enfance – Les Repas de famille

Le Dimanche était un jour chômé pour tout le monde et le paysan de Bretagne qui outrepassait les traditions était montré du doigt par toute la communauté. C’était le jour où, les familles se rencontraient après la grand-messe pour le déjeûner amélioré de la semaine. Le menu était en général toujours le même. Les carottes du jardin et les betteraves rouges faisaient une entrée de crudités convenable et le poulet avait été acheté à la ferme de Kernoal quelques jours auparavant, encore vivant. Marie Trévarin, la fermière l’avait tué et plumé et ma grand-mère le préparait rôti, entouré de pommes de terre sautées ou de frites. Nous ne mangions que très rarement du riz qui, selon la maxime parue dans les manuels scolaires de l’époque était un « aliment des pays chauds, d’un transport agréable et facile, n’est guère plus nourrissant que le foin des prairies  » (sic) !

Lorsque mes Parents venaient en vacances en Bretagne, nous nous retrouvions à six personnes autour de la table monastère dans la petite maison de Guiscriff. L’angélus sonnait à midi pile au clocher du village et déja mon grand-père s’impatientait: « ho..ho..ho ! ce n’est pas encore prêt ? » – oh ma Doué Joseph, on a tout notre temps , répliquait ma grand-mère Katell, les enfants vont arriver ! ». C’était le seul jour où l’on s’autorisait un petit apéritif.. en général du muscat acheté au bourg chez Marie Lincy. Les alcools étaient chers et seuls les gens aisés pouvaient se permettre d’en acheter. C’est la raison pour laquelle, afin de ne pas donner prise aux commérages, ma grand-mère n’achetait qu’une partie de ses provisions chez Marie Lincy et complètait ses achats à la Coop. Cependant, pour que Marie Lincy -qui de son magasin surveillait les allées et venues sur la place – ne prenne pas ombrage de cette infidélité, nous devions recouvrir nos achats à la Coop d’un papier-journal pour passer devant chez elle. J’avais du mal à comprendre cette habitude à l’époque, mais j’ai compris par la suite le pourquoi d’une telle attitude.

Nous voila donc rassemblés tous les six autour de l’unique table de la pièce principale qui servait de cuisine et de salle à manger. J’étais en bout de table, le dos tourné à la fenêtre et je faisais face à mon grand-père. Sur ma droite, ma soeur ainée près de l’évier à un seul bac et à côté d’elle ma grand-mère qui surveillait la cuisson et qui servait. Ma mère était toujours en face de sa mère et mon père en face de ma soeur. Les repas étaient épouvantablement longs et, comme les enfants n’étaient pas autorisés à parler à table, je m’ennuyais considérablement. Les adultes parlaient de leurs problèmes et ce ceux des voisins, amis et connaissance et il nous était interdit formellement d’émettre un quelconque avis sur le discours ambiant. Tout comme il était bien spécifié que nous ne devions pas répéter à l’extérieur ce qui se disait pendant le repas. Sur la table du dimanche, tronait une bouteille de vin. Le cidre, c’était la boisson du pauvre, la boisson de tous les jours . Le vin était une denrée « exotique » car il n’y avait pas de vignes en Bretagne et c’était donc un luxe. Lorsqu’un intrus arrivait à l’improviste au cours du repas, le scenario était toujours le même.: « Toc…toc ! -oui, rentre, criait ma grand-mère (car en breton tout le monde se tutoyait) » et, ce disant elle s’empressait de cacher la bouteille de vin sous la table, ne laissant apparaitre que le pichet d’eau . Ce geste  étrange avait sa raison d’être., lui aussi, tout comme le journal qui enveloppait les provisions dans le panier. Tout d’abord, ça évitait d’offrir un verre de vin au visiteur qui, très souvent, n’en n’était pas à son premier et qui aurait pris prétexte pour s’incruster pendant notre repas; et aussi c’était une façon de conserver son rang social aux yeux des autres. Mes grands Parents étaient nés pauvres et devaient le rester aux yeux de tous pour conserver leur emploi  « oh, ma Doue benniget, Ian, mesket nintra kin de ret d’oc’h » (oh mon Dieu, Jan, je n’ai plus rien à te donner !) . Pieu mensonge qui arrangeait toute la famille… Régulièrement dérangée au cours du repas du dimanche, ma grand-mère nous servait un poulet trop sec et des frites roussies. Ah, gast, bon sang ! encore raté ronchonnait-elle énervée, pendant que ma mère qui parlait le breton s’entretenait avec le visiteur. Mon grand-père soupirait en regardant la coiffe « treuz » de sa femme, car dans son énervement, Katell perdait de son élégance et sa coiffe de dentelle penchait sur un côté de sa tête. Mon père ne se sentait pas concerné par la situation et mon grand-père continuait son repas sans dire un mot. Si le visiteur était un nécéssiteux, on lui mettait une assiette en bout de table et dans le cas contraire, ma grand-mère , avec des mots bien à elle, faisait sentir que toute visite a une fin.  » Il doit faire chaud chez toi, Jean, il faut que tu ailles ouvrir tes fenêtres ! »

Le hors d’oeuvre de crudités ne remportait pas de succès auprès de mon grand-père, car c’était une drôle d’idée de manger des carottes râpées. C’était bon pour les lapins, lui, Joseph, préférait la soupe de pain midi et soir. Même les bouchées à la Reine ne trouvaient pas grâce à ses yeux. Quant aux fruits de mer, le paysan qu’il était ne les aimait pas trop non plus. Le poulet trop sec et les frites roussies lui donnait l’occasion de se moquer des talents de cuisinière de sa femme qui se sentait « piquée » par ces réflexions imméritées.Ma soeur et moi, Nous prenions bien sûr la défense de notre grand-mère . Pour le dessert, il y avait immanquablement un moka au café. C’était le gâteau préféré des dames. Joseph ne demandait jamais le prix des denrées, ses références s’étant arrêtées en 1914, il avait l’impression que le monde devenait fou ! tant d’argent pour manger, lui qui avait eu faim pendant son enfance !

Le repas du dimanche se terminait vers 16 h et il y avait ensuite la vaisselle à faire ! Il fallait faire bouillir de l’eau dans une grande bouilloire et la verser dans une cuvette sur un coin de table. Les assiettes propres égouttaient sur les torchons blancs et ma soeur et moi nous esuyions la vaisselle au fur et à mesure et la rangions. Ma grand-mère maniait comme pas deux la lavette à franges et trempait ses mains dans l’eau bouillante tout en continuant la conversation avec sa fille. Nous n’allions nous promener que vers 17h quand tout était terminé. Direction, le Krok Penroz ou le cimetière, ou les deux ! On trempait la soupe à 19h précises, nous avions tout notre temps ! Le soir, invariablement, il y avait une soupe de légumes dont on versait le bouillon sur des tranches de pain rassis, les restes de la semaine. On ne perdait rien. Cette soupe que ma grand-mère Katell avait fait dans une grand marmite, avait cuit sur le feu de bois pendant des heures. Elle était faite pour durer toute la semaine. Lorsqu’il n’y aurait plus de pain rassis on y ajouterait du vermicelle. Après la soupe, une tranche de lard ou les restes du déjeûner qu’on mangeait froids.

Ainsi passait le dimanche. On se couchait tôt par soucis d’économie, pour ne pas consommer de chandelle ni d’électricité . La vie passait en gravant à jamais des images dans nos yeux d’enfants.

Souvenirs d’enfance – souvenirs décousus 3

Chez Vonnette Le Doeuf, on vendait des chapeaux. des chapeaux récupérés dans les sur-stocks des modistes de Lorient ou de Quimper et en général passés de mode depuis belle lurette. Mais les jeunes femmes qui ne portaient pas la coiffe et qui s’habillaient « modker » à la mode de la ville devaient impérativement porter un chapeau. Personne ne sortait « tête nue » c’était indécent ! alors, on prenait conseil auprès de Vonette et du chapeau-cloche à la capeline on essayait tout ce qu’elle voulait. « -Faites voir, Marie? oh vous êtes superbe ! …et celui-ci? essayez celui-ci …hmmm il vous va à ravir ! » . Les femmes de la campagne sentaient bien que quelque-chose ne leur plaisait pas dans le choix de Vonette, mais complexées par leur statut de paysannes elles n’osaient pas la contredire. Vonette leur apportait une psychée et les faisait tourner de droite à gauche et de gauche à droite et finalement, lasses de tourner, les clientes repartaient avec un chapeau qui ne leur plaisait qu’à moitié, voire pas du tout et qu’elles payaient encore trop cher. C’est ainsi que lors des cérémonies , on retrouvait sur la place du village tous les modèles que l’on avait pu admirer chez Vonette quelques temps auparavant.

Vonette était célèbre pour son bagoût, mais elle n’était pas la seule. Il y avait aussi Louise Bihan, qui tenait le bazar, la cave aux merveilles des enfants. On y trouvait de tout dans un fouillis inextricable. Les pires horreurs voisinaient avec des objets d’art bretons, mais en général  Louise vendait des objets de second choix, car sa clientèle n’était pas riche. Les gens aisés allaient en ville acheter le superflu. Louise avait la langue acérée . Elle attendait les clients sur le pas de sa porte et ne se gênait pas pour les interpeler. Son mari, Alexis, parlait peu et comme sa présence la gênait, elle lui trouvait du travail loin du magasin. Chaque fête du calendrier était une aubaine pour Louise: Noël, Pâques, fête des mères, mais aussi baptèmes; mariages et communions. Elle s’approvisionnait en conséquence en vaisselle et bibelots. Lorsque j’entrais dans le bazar, je faisais bien attention à ne rien toucher, car tout était à portée de main et il y avait des objets jusque sur le plancher. Louise me laissait volontiers visiter son magasin et, comme elle m’aimait bien, elle m’achetait toujours des billets de tombola pour la fête de l’école. Par contre elle avait chassé de son magasin mon copain Harry qui avait osé l’interpeler en ces termes  » hé Louise, tu m’achètes des billets ? ». Harry avait oublié de dire « bonjour Madame, vous pouvez m’acheter des billets s’il vous plait ? » Ce jour là Louise m’acheta plusieurs carnets de tombola car elle avait trainé Harry sur le trottoir par le col tant elle était offusquée et j’avais bénéficié de la situation.!

Il y avait aussi plusieurs boulangeries autour de la grande place. Celle de Jeanne et Françoise Bodet avait un four à l’ancienne, là où le boulanger cuisait chaque jour des pains de 2 livres et de 3 livres, des gâteaux bretons et des pains de Savoie. J’aimais aller jouer avec leur petite nièce Françoise dans l’arrière cour du magasin. Pour le goûter on nous servait des gâteaux cuits spécialement pour nous et c’était un délice ! Je connaissais moins bien la boulangerie de Louis le Goff (l’ancien), mais mon oncle y avait été apprenti boulanger pendant quelques mois et comme il détestait ce métier, il jetait par-dessus le mur de l’ancien cimetière qui entourait l’église la pâte à pain dans laquelle lui même et le mitron avaient laissé tomber leurs mégots de cigarette. C’est au moins ce qui se racontait dans la famille…. Les défunts avaient à manger!…

souvenirs d’enfance -souvenirs décousus 2

Par les temps qui courent,où la mode et le prêt-à-porter sont florissants, peu d’enfants ont la chance d’avoir vu l’atelier d’une couturière. A Guiscriff, dans la route de la Gare, il y avait deux soeurs, Louisic et Jeanette. Louisic vendait du tissu de très belle qualité et Jeannette taillait les robes et les costumes. J’aimais choisir les étoffes et ressortais toujours de chez Louisic avec de nombreux échantillons pour habiller ma poupée. Mais en face, chez jeannette, c’était un monde magique. Le cliquetis de la machine à coudre à pédale donnait tout de suite un petit air de fête. Jeannette était rousse et sa peau très blanche était constellée de taches de rousseur. Ses yeux d’un bleu très pâle, lui donnait un regard étrange. Elle avait une voix douce et parlait d’un ton très calme. Les coupons de tissus étaient entassés sur une grande table et portaient le nom du futur propriétaire du costume. Jeannette dessinait les patrons sur une autre grande table de bois vernis. Elle connaissait par coeur les mensurations de tout le monde et savait d’avance ce qui plairait à sa clientèle. Son mètre de couturière pendait autour de son cou et en guise de bracelet elle portait un coussinet d’argent et de velours planté d’épingles. Lorsque nous lui rendions visite, je lui rendais service en lui empruntant son aimant pour ramasser les nombreuses épingles qui jonchaient le sol. A cette époque, on ne parlait pas de la sécurité. Je ramassais les épingles à pleines mains pour les remettre dans des boîtes. J’aimais voir Jeannette découper les patrons. Elle ne se trompait jamais. Les essayages étaient moins drôles. Je devais marcher, tourner, me pencher pour prouver à ma grand-mère que j’étais à l’aise dans mes nouveaux vêtements. D’ailleurs, les robes, comme les manteaux étaient toujours confectionnés trop grands, car il fallait que ça serve plusieurs années. On avait investi dans du tissu de qualité et donc il fallait rentabiliser l’ouvrage.Parfois même, j’avais l’impression de ressembler à une chauve souris en sortant de chez Jeannette , mais toutes mes amies en étaient au même point. Coco Chanel n’était pas encore venue chez nous enseigner le style!

Parmi les autres amusements qui nous retenaient des heures entières, il y avait la forge du Maréchal-Ferrand .Dans son immense hangar, Jean Le Bec tapait sur son enclume du matin au soir et le son du marteau s’entendait dans tout le bourg. Sur le seuil ,les enfants  debout regardaient les fers rougir dans le feu de la forge, puis ils étaient plongés dans un bain d’eau froide et émettaient un « pschhhh » accompagné de vapeur d’eau et nous trouvions ça très joli. Les chevaux, debout sur trois pattes se laissaient ferrer avec une patience méritoire. Jean Le Bec clouait le fer avec de gros clous qu’il avait préalablement préparés et qu’il tenait entre ses lèvres. Lorsque le cheval repartait, ferré de neuf, le forgeron et son apprenti l’accompagnaient jusque dans la rue, puis allaient se récompenser de leurs efforts au bar voisin et les enfants s’éparpillaient vers d’autres horizons.

Il n’était pas nécessaire d’aller bien loin pour assister à un autre spectacle passionnant. En face de la forge, il y avait Yves Le Gourvellec, le cordonnier, dans sa toute petite échoppe dont la porte était toujours ouverte. L’odeur du cuir et du cirage emplissait les lieux. Yves portait toujours un grand tablier de cuir et cousait les brodequins à la main avec une alène impressionnante. Mais il vendait aussi des sabots de bois et des chaussons de feutre que l’on n’appelait pas encore les « charentaises ». Yves confectionnait des chaussures sur mesure et découpait le cuir avec d’énormes ciseaux. Comme son atelier ne lui permettait pas de mettre en valeur ses réalisations, il avait confié la vente du stock à un couple de réfugiés Belges, arrivés à Guiscriff pendant la seconde Guerre Mondiale et qui n’en n’était jamais reparti. En fait de couple, certains disaient que Louis et Marie étaient frère et soeur. Je n’ai jamais su la vérité, pas plus que leur véritable nom*, imprononçable pour des Bretons. Je crois que leur nom commençait par « Van Den…. » quelque chose et tout le monde les appelait « les Belges ». On allait chez Louis et Marie Belge, tout simplement! ils étaient discrets et avaient le sens du commerce. On ne ressortait jamais de chez eux les mains vides.

*j’ai appris tout récemment que leur véritable nom était Van Denbusche Lire la suite

Souvenirs d’enfance – Souvenirs décousus 1

Parmi les nombreux cousins qui peuplaient la commune de Guiscriff, certains habitaient en haut de la route, non loin du bourg. Jean et Fine vivaient dans une maison basse où tout était resté comme autrefois. De génération en génération on avait gardé les mêmes habitudes et la même disposition des meubles à l’intérieur de la maison et la vie de chaque jour était rythmée par la lumière du jour et par les tâches rituelles. Jean ne travaillait plus. Son état de santé ne le lui permettait pas. Les mariages consanguins au sein de sa famille.avaient fait de lui un être légèrement handicapé, mais Fine l’avait trouvé à son goût, car Jean était un beau garçon qui lui obéissait au doigt et à l’oeil.

Jean et Fine avaient une vache, une seule, qui vivait dans une cabane près de la maison. La cabane qui servait d’étable avait presqu’autant de confort que l’habitation principale. Chaque matin, Fine amenait sa vache paître dans un champ en bas de la côte et chaque soir elles remontaient la pente lentement car les pis de la vache étaient lourds et Fine avait tout son temps. Un soir, ma grand-mère me demanda d’aller acheter un litre de lait chez Jean et Fine, car il fallait bien faire vivre les cousins aussi ! C’était un soir d’été, en fin d’après-midi. La porte de la maison était ouverte, mais quand je frappai, personne ne me répondit. Je me hasardai donc à entrer pour poser sur la table mon pot de fer-blanc. Le sol en terre battue était bosselé et, passé le seuil le couloir était plongé dans la pénombre. Derrière une cloison de bois, le feu rougeoyait dans l’âtre et un chaudron, posé sur le traditionnel trépied de fer, laissait mijoter la soupe du soir. L’horloge comtoise faisait « tic tac »…un chat derrière mon dos me dit « miaou »…j’avançais lentement dans la semi obscurité, lorsque soudain une ombre dans un coin de la pièce se mit à parler « -pose ton pot, Fine va le remplir ». J’eus si peur que je m’enfuis en courant ! en fait c’était le pauvre Jean qui, assis sur sa chaise attendait que sa femme ait fini de traire la vache pour tremper la soupe du soir. Mais pour rien au monde je n’aurais voulu retourner dans cette maison et ma grand-mère alla elle-même chercher le lait !

Il y avait, dans le bourg des maisons qui m’ont laissé un souvenir amusé. Il y avait près de chez nous un couple d’âge moyen qui vivait dans une maison avec leur trois enfants et qui avait installé dans une aile de la maison la mère de Madame. Louis,le mari, était un homme de la campagne que le progrès n’atteignait que difficilement. Chaque année, lorsqu’il partait faire la campagne des betteraves sucrières en Beauce ou dans l’Oise, Louisette sa femme, aidée de sa propre mère; convoquait une armée d’ouvriers qui transformaient la maison. A son retour, Louis découvrait ainsi qu’il avait l’eau courante, l’électricité, des chambres supplémentaires etc…Je pense qu’il était content de ne pas avoir été ennuyé par les travaux, car Louisette s’arrangeait pour que tout soit terminé et nettoyé pour son retour. La mère de Louisette était guérisseuse et l’argent qu’elle gagnait servait aux travaux dont elle bénéficiait également. Lire la suite

Souvenirs de jeunesse – La cave

Un appentis de torchis , accolé à l’arrière de l’ancienne chaumière, tenait lieu de cave. Le sol était en terre battue  et une minuscule fenêtre grillagée éclairait les lieux. A l’entrée de la cave, il y avait un grand lavoir à deux bacs, qui servait aussi bien à la lessive qu’à la toilette de mon grand-père, pour qui l’eau de pluie était l’eau la plus pure et la plus propre. Peu importait la température de l’eau. Chaque matin, il se lavait dans un bac du lavoir en sifflant comme un merle: sans doute pour oublier que l’eau était glacée…Le lavoir se remplissait par une gouttière qui descendait du toit et se vidait dans le fossé qui longeait la maison.

A côté du lavoir, il y avait une chaise qui servait à poser les vêtements et les serviettes, quelques brocs émaillés et quelques cuvettes de faiënce et d’acier galvanisé.. Plus loin, sous la fenêtre, un grand bac de bois contenait les pommes de terre qui devaient être consommées tout l’hiver. Elles étaient conservées à l’abri de la lumière sous des toiles de jute et au frais, puisque la fenêtre n’avait pas de vitres.

Vers le fond de la cave, mon grand-père avait installé quelques étagères pour y loger ses bouteilles de cidre . Pas du jus de pommes, hein??!! ça c’était bon pour les Parisiens! chez nous on faisait du vrai cidre avec des pommes amères. C’est celui qui était bu à table chaque jour. Mais derrière la récolte de cidre amer, mon grand-père cachait le cidre « bouché », celui dont le bouchon sautait comme du champagne et qui pétillait dans les verres. Seuls les hôtes de marque avaient droit de boire ce cidre qui pouvait atteindre environ 8° les meilleures années. Avec le marc de pommes que l’on faisait distiller par l’alambic qui passait au village, on faisait chaque année quelques bouteilles d’eau de vie de cidre ou « lagout chistr »: une bonne eau de vie qui vieillissait pendant des années tout au fond des étagères à l’abri des regards indiscrets et dont mon grand-père prenait grand soin.

Suspendu sur le côté des étagères, il y avait le garde-manger de bois qui servait de réfrigérateur. Une moustiquaire lui servait de parois. On y conservait le beurre salé et la viande cuite à l’abri des mouches et autres parasites. Pas de DLC ni de DLUO pour les produits frais, mais personne n’était malade et nul ne songeait à incriminer la précieuse nourriture d’une quelconque indisposition !

Au fond de la cave, face à la porte, il y avait le « korn toul », grande cheminée pouvant contenir une immense lessiveuse, dans laquelle on faisait bouillir le linge blanc fraîchement lavé dans l’eau pure du lavoir. Le feu de bois portait l’eau à ébullition. La lessiveuse reposait sur un trépied posé au-dessus du foyer incandescent et les laveuses retournaient le linge avec un long bâton fourchu pour ne pas se brûler. Les accidents n’étaient pas rares…Au-dessus de l’âtre, mon grand-père avait attaché quelques reliques de la Grande Guerre : son casque, sa musette et sa gamelle en fer-blanc. Il y tenait comme à la prunelle de ses yeux. Ces objets lui racontaient au quotidien les souffrances qu’il avait endurées et qu’il n’avait jamais pu confier à personne. J’aurais aimé conserver ces objets si chers à son coeur, mais ma mère les jugeait laids et sans valeur et s’en défit plus tard, comme de tant d’autres souvenirs.

Contre le mur mitoyen avec la maison, il y avait une rangée de barriques qui n’avaient pas été posées là par hasard. Elles isolaient du bruit de sorte que les conversations tenues dans la cave ne puissent pas être captées. on aurait pu se demander quels secrets pouvaient être révélés dans la cave ? j’ai compris le bienfondé d’une telle disposition en assistant de-visu à la mise en bouteilles du cidre. Pour l’occasion, plusieurs voisins se portaient volontaires sans se faire prier. Après avoir ébouillanté les bouteilles vides et les avoir mises à égoutter sur un égouttoir de bois, chaque homme, assis sur une chaise de paille, soutirait le cidre de la barrique en actionnant le robinet et bouchait les bouteilles immédiatement avec une machine manuelle louée à cet effet. La journée commençait vers huit heures. Chaque barrique contenait  400 litres de cidre et chaque bouteille avait une contenance d’un litre. Tout en travaillant la conversation allait bon train. Des conversations d’hommes que les femmes n’avaient pas besoin d’entendre ! Parler donnait soif et le cidre sentait bon…ce n’était pas rien de remplir 400 bouteilles ! A dix heures du matin, certains participants étaient déja fort gais et avaient ingurgité presque autant de cidre qu’ils n’en avaient mis en bouteille… Les rires devenaient nerveux et les histoires grivoises.En entendant les éclats de voix, Ma grand-mère, serviable, venait voir si , par hasard les travailleurs de force avaient une petite faim et c’était l’occasion de boire encore un peu plus. Du vin, cette fois…on n’allait quand même pas donner de l’eau aux voisins!…A midi, certains hommes titubaient, malgré leur grande habitude de l’alcool. Mon grand-père buvait avec modération, car Katell n’aurait pas supporté de le voir ivre et il n’aimait pas voir Katell en colère: c’était si rare qu’elle se fâche que mon grand-père en était tout retourné ! La mise en bouteille s’achevait tard le soir, mais le lendemain, il ne restait plus qu’à ranger les bouteilles et à rincer les barriques pour la prochaine récolte qui n’allait pas tarder.

Mon grand-père fabriquait lui-même ses outils. Il avait fait forger sa faux et ses faucilles par la forge du village et avait ajusté lui-même des manches de chênes, les rendant incassables et inusables. Tout son matériel de travail était entreposé dans la cave, sur un faux plafond, de sorte que tout était hors de portée de l’enfant que j’étais. Les scies et les égoînes étaient suspentues à de gros clous en hauteur. Sa grosse échelle de bois avait aussi été confectionnée par lui-même, degré par degré et il fallait une force colossale pour la déplacer. Elle était posée derrière la porte de la cave près des barriques.

Il règnait dans la cave, une odeur très particulière de terre humide, de cidre et de feu de bois. Sa porte pleine grinçait et s’ouvrait avec un loquet à l’ancienne. Dans la pénombre vivaient des êtres fantastiques tout droit sortis de mon imagination et lorsqu’on m’envoyait chercher des victuailles dans le garde-manger suspendu près de la fenêtre, je laissais la porte grande ouverte pour garder un espace de fuite. Les Korrigans étaient partout.Et comme tous les enfants, j’étais brave, mais pas téméraire !